Il y avait à cette époque — et il y a sans doute encore — faisant angle avec la place et le boulevard Saint-Michel, un café où se réunissaient pas mal d'écrivains et de révolutionnaires. Le soir même du 4, nous étions assis trois à la terrasse du café: un électricien fort coté dans son métier et assez bon orateur dans les réunions, un commis voyageur en casquettes de cyclistes — qui se croyait, à ses moments perdus, missionné pour prêcher la Sociale, — enfin, moi-même.

Quand les artistes arrivèrent, nous ne savions pas du tout de quoi il s'agissait. La place s'emplit de criailleries et de gesticulations, mais il était très évident que ces jeunes gens ne sauraient comment s'y prendre pour organiser un cortège subversif. Les bons agents, très calmes et très modérés, circulaient à travers cette foule sans rien dire; et je crois bien qu'ayant l'expérience du quartier, ils jugeaient que tout le monde se disperserait après quelques vociférations.

Mais les anarchistes étaient là pour embrouiller les choses. Nous nous informons, nous apprenons de quoi il retourne. L'instinct de désordre, qui ne demande qu'à flamber chez tous les révolutionnaires, s'allume en nous.

Je dis à l'électricien: — Il s'agit de chambard… Viens avec moi, nous allons mettre en fureur contre Bérenger ces gâcheurs de plâtre et ces badigeonneurs de toiles. Si nous parvenons à les lancer pour de bon, il en résultera de la casse, on se cognera et tout cela fera du bien à la Sociale.

L'autre m'approuve, tandis que le Gaudissart des casquettes s'esquivait sans mot dire. Nous montons sur les marches de la Sorbonne. Et de là je fais aux Beaux-Arts une harangue où je leur démontrai qu'il fallait non seulement conspuer le sénateur, mais encore envahir sa maison et n'y rien laisser d'intact. Je ne me rappelle plus les termes de cette diatribe, mais il faut croire que le démon qui me poussait soufflait des flammes irrésistibles, car, tandis que je m'essuyais le front et que l'électricien, attisant à son tour le brasier, traînait dans la boue M. Bérenger, le Sénat et le régime, une colonne d'artistes fous de rage se forma spontanément et partit au pas de course vers la rue d'Anjou qu'habitait le Père Conscrit accusé d'un excès de pudeur.

Enchantés du résultat obtenu, nous rejoignons la tête de la manifestation et, trois minutes après, la place était vide.

Cependant les gardiens de la paix, débordés, bousculés, affolés courent au téléphone et objurguent la Préfecture de leur envoyer du renfort. S'expliquèrent-ils mal? Le fait est qu'un quart d'heure plus tard, une brigade de réserve débouchait à fond de train sur la place et, sans pourparlers ni explications, tombait à bras raccourcis sur les consommateurs paisibles demeurés à la terrasse du café. Une bagarre s'ensuit. Un employé de commerce nommé Nuger est frappé à la tempe d'un porte-allumettes lancé à toute volée par un agent et meurt sur le coup…

Pendant ce temps, nous avions cassé quelques vitres chez M. Bérenger; nous nous étions un peu cognés avec la police, puis, nous dispersant, nous avions été boire des bocks, car il faisait une chaleur terrible. C'était là une de ces mille équipées comme Paris en voyait tous les quinze jours à cette époque.

Mais il y avait le cadavre de Nuger.

Le lendemain matin, la nouvelle de ce malheur enflamme Paris comme une traînée de poudre. Littéralement ce fut pareil à un coup de cloche qui réveilla tous ceux dont la haine du régime constituait une raison de vivre. Il suffit de se reporter aux journaux du temps pour vérifier que je n'exagère pas.