— Attends; les compagnons ont soif: je vais les envoyer se rafraîchir chez Eustache.
Cet Eustache était un mastroquet de la rue Monsieur-le-Prince, qui se disait zélé pour la Sociale, mais qui était, selon toute vraisemblance, un indicateur de police.
Georges fit rouler le drapeau noir, expliqua aux compagnons — qui, le gosier fort sec, ne demandaient pas mieux que de l'entendre — qu'un canon de la bouteille leur ferait du bien et que lui viendrait les rejoindre bientôt.
Nous fûmes seuls («Georges Chatelier» n'est pas absolument le nom du personnage, mort d'ailleurs deux mois après. Mais sa famille, fort honnête, fort pieuse, existe encore. Je ne veux pas la contrister et c'est pourquoi j'ai déformé le nom).
IV
Georges s'appuya à la devanture et me dit:
— Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?
— Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment, d'augmenter le désordre.
Il rêva quelques instants puis il reprit: — Oui, n'est-ce pas, la tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge d'or sur la terre.
C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité. Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me tenait si fort l'intellect que je répondis: — Et pourquoi pas?