Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits: l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres, se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la conquête immédiate des jouissances matérielles.
La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille. Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle pour la dévorer: les anarchistes.
C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de produire la typhoïde.
D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes, entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux, désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate.
De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où, Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais leur folie.
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Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui représente à cette époque — 1893 — quelque chose comme le moniteur de l'Anarchie.
C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal, par des cotisations venues d'un peu partout — voire de l'Amérique du Sud.
Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot, Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans les coins, les bouillons du journal.
Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse.