— Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?…
Il fut acquitté.
Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave pour faire connaissance d'Élisée Reclus.
J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie universelle _où la beauté du style met en valeur une science de premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de propager l'Anarchisme.
En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait- il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires.
— Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier, car, ô Jean Grave, je chéris la Muse.
Il haussa les épaules! — Ces poètes! Tous des enfants!…
Survint un certain M…, peintre, architecte, graveur, sculpteur, raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de voir la société d'un bon oeil.
À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent par suite d'une cervelle atrophiée.
Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes.