C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient la vigueur d'une équipe d'athlètes.
M… ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets.
Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde.
Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Quant à moi, — je l'ai dit mais je le répète, — j'avais l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières.
L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M… — Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte malgré l'âge.
Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés récemment et où j'avais exposé la doctrine.
Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot saignant et du vin au litre.
La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit soudain à Reclus: — Il faut que je vous demande votre avis. Vous savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de la Révolte, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des bourgeois… Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes. Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à venir en aide aux familles de ses camarades en prison… C'est vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire. J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si vous m'approuvez.
Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau constituait bien en effet le programme des doctrinaires de l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: — À mon sens, vous avez raison… Non, continua-t-il — en fixant M… qui protestait à la sourdine, — l'Anarchiste ne doit ni tuer ni voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus qui régiront — sans foi ni loi — la société future. Que recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait - - à savoir, le dommage causé à autrui.
Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.