Martin extatique murmura: — Aimons-nous les uns les autres!…
Pour M…, admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré tout, Reclus le retint.
Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie…
J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se complurent les seconds?
C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord, pour cela la génération intermédiaire.
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Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la réalité présente.
Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides, égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres. Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas, il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient trop douloureux, — si poignant que son esprit s'égare et que son attendrissement se tourne en fureur.
Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus, pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en marche vers son perfectionnement.
Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes de la Morale sans obligation ni sanction de Guyau. Ces théories deviennent pour eux une sorte de Credo. Comme beaucoup sont des autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie, ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts. Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment «l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés qui entravent la marche du fétiche progrès.