L'un d'eux me disait: — Nos idées étant les plus récentes produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes. C'est pourquoi elles doivent triompher.
Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture quotidienne!
La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les héros précurseurs de la félicité future.
Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence. S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.
Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine formulée par des savants authentiques puis répandue par des publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux _et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des atrocités.
«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur, devint la devise de l'Anarchie.
Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio.
Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit personnel.
Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler pour l'avenir — et rien de plus.
Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour s'assurer des jouissances immédiates.