En résumé, les théoriciens disaient: — l'humanité pourrait être heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette déduction: — l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle. Les Garnier et Bonnot conclurent: — Oui, frappons la société mais pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le butin que nous ferons sur elle.

En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits.

Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la bise!…

«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient propager la vie, ils instaurent le culte de la mort…

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Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet adolescent funèbre aux bureaux du journal l'En-Dehors qui eut son heure de vogue dans les milieux libertaires.

Le directeur était un certain Charles G…, qui avait pris le bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction, mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir strict auquel il s'en fut voulu de se dérober.

Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée pour un oui ou pour un non. — Il est peut-être allé trente fois sur le terrain.

Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte.

Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui: M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement bafoués.