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La Gnose, toujours vivante et agissante depuis le premier siècle de l'Église, guettait l'heure favorable pour semer son ivraie dans un terrain aussi propice à son développement. Avoir fait fusionner dans les Loges la postérité d'Hiram avec celle d'Homais et celle de Renan, c'était bien. S'insinuer dans la littérature pour y conquérir une influence et des adeptes, ce serait mieux. Elle n'y manqua pas.

Ce sont quelques-uns de mes souvenirs de cette période que je rapporte ici.

Un des faits caractéristiques de cette époque troublée, c'est que, non seulement dans la littérature, mais dans toute la société, faute d'une doctrine traditionnelle, le sentiment religieux s'égara hors de la voie unique où il n'y avait que l'Église pour avoir mission de le maintenir. Toutes les erreurs et toutes les hérésies reparurent. On se détournait de Dieu et de sa Révélation. Mais plusieurs se réclamèrent des divinités du paganisme grec. Ce morceau de rhétorique papelarde: la prière sur l'Acropole, fut leur Credo. D'autres annonçaient la résurrection du Grand Pan ou adoraient la nature sous la forme d'un vague culte rendu à Isis. Valentin et son Plérôme retrouvèrent des sectateurs. Les théurgies de Porphyre et de Jamblique furent remises en lumière. Des âmes se figèrent dans le Bouddhisme. Il y eut des manichéens qui vantèrent les deux principes et qui offrirent, de préférence, leur encens au dieu noir.

Mais le plus grand nombre oscillait d'une croyance à l'autre, mu par l'intuition que les hypothèses, données arrogamment par la science matérialiste pour des certitudes, ne suffisaient pas à expliquer l'énigme du monde. Tous, mais ceux-là surtout qui cherchaient, avec anxiété, une conviction, devinrent des proies empressées à se prendre aux gluaux de l'occultisme.

Deux livres marquèrent cette préoccupation des choses invisibles. L'un, de M. Jules Bois, s'intitulait: les Petites Religions de Paris. C'était une enquête assez bien faite sur les cultes hétérodoxes qui se pratiquaient çà et là dans la Grand'Ville. Pour la première fois, si je ne me trompe, le mot l'Au-delà, qui fit fortune depuis, y était employé.

On remarquera, en passant, qu'il dut sans doute sa vogue à son imprécision. En effet, il semblait propre à remplacer le seul mot qui eût convenu, celui de Surnaturel.

Mais voilà: ce dernier paraissait trop net; il était clair et ne souffrait pas l'équivoque. Il impliquait, en somme, l'aveu que quelqu'un existait en dehors et au-dessus de la nature telle que l'orgueil humain l'acceptait. À ce titre, il gênait, d'autant que, depuis plus d'un siècle, la majorité des savants ne cessait d'enseigner que le Surnaturel n'existe pas.

L'Au-delà, au contraire, cela demeurait vague; cela pouvait signifier un ensemble de lois naturelles, encore peu spécifiées et dont l'action ne tombait pas, d'une façon immédiate, sous les sens. On voulait bien excursionner à travers le mystère. Mais on préférait ne pas courir le risque d'y rencontrer ce Dieu du christianisme auquel on s'efforçait de ne plus penser. C'est ainsi que Celui qui ne veut pas servir mit si facilement sa griffe sur des âmes avides de plonger dans l'Inconnu.

Ce terme, incorrect mais élastique, l'Au-delà, désigna donc, à la satisfaction générale, la région confuse où tâtonnèrent, inconscients du danger qu'ils couraient, les blasés de la pensée qui cherchaient un frisson inédit, les myopes du spiritisme, qui prennent pour des anges de lumière des esprits ténébreux venus de très bas, et les naïfs qui s'imaginaient ne céder qu'à une curiosité d'ordre scientifique.