Le vieux serpent avait donc réussi, une fois de plus, à se dissimuler dans cet occultisme qu'on peut parfaitement traduire par cachette. Dès lors, ses préceptes, captieux en leur obscurité, infestèrent, à la faveur de maintes équivoques, les intelligences et les sensibilités. Car, comme le dit la scolastique: Obscuritate rerum verba saepe obscurantur.

L'autre livre, ce fut celui d'Huysmans: Là-bas. Il ne s'agissait plus ici d'un reportage plus ou moins sceptique et rédigé avec le souci de ne froisser personne. L'ineptie orgueilleuse du matérialisme était nettement dénoncée. Au point de vue de l'histoire comme au point de vue de l'expérience personnelle, le Surnaturel démoniaque était affirmé, défini, étudié avec minutie, décrit en ses manifestations contemporaines. On avait sous les yeux la relation véridique d'un voyage au pays du maléfice et du sacrilège. Un style âpre, brutal, imprégné de couleurs violentes, évocatoire au possible en son incorrection, donnait un intense relief aux découvertes de l'explorateur.

Le retentissement fut énorme. Mais, résultat qu'on aurait pu prévoir, les snobs de l'occultisme comme les chercheurs de sensations extrêmes n'y trouvèrent qu'un motif de s'affriander aux messes noires et aux ordures du succubat. Huysmans, il est vrai, opposait, d'une plume déjà presque catholique, les blanches splendeurs de la Passion aux flamboiements fuligineux des tumultes diaboliques. Peut-être aussi avait-il cru mettre en garde contre les périls encourus par ceux qui tenteraient d'aussi sombres expériences. Quoi qu'il en soit, son livre ne fit guère qu'accroître la vogue de l'occultisme.

Je me trompe, car je sais au moins une conversion déterminée par la lecture de _Là-bas. _Le converti me disait il y a trois ans: «Huysmans me fit croire à l'existence du Démon. J'en conclus: si celui-là existe, l'Autre doit exister également. Je priai — et, par un détour fort imprévu, la Grâce me toucha».

De fait, c'est aujourd'hui un excellent catholique.

* * * * *

Voici maintenant de quelle façon je fus, moi-même, porté à expérimenter les ivresses troubles et les dangers de l'occultisme. Par nature, je n'y étais guère enclin. Je ne fus tout d'abord pas de ceux qui répétaient passionnément les vers de Baudelaire:

Nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres Avec le coeur joyeux d'un jeune passager; Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres Qui chantent: — par ici, vous qui voulez manger

Le lotus parfumé, c'est ici qu'on vendange Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim, Venez vous enivrer de la douceur étrange De cette fin d'après-midi qui n'aura pas de fin…

Mais dénué de toute éducation religieuse, attiré, comme la plus grande partie de ma génération, par ce qui avait couleur de mystère et d'imprévu, quand l'occultisme envahit la littérature, je fus entraîné après bien d'autres.