Lorsque, par suite de circonstances providentielles, je me ressaisis, le mal était fait. Et c'est pourquoi, certes, durant des années, je m'acharnai à miner, avec une morne fureur, le roc inébranlable sur lequel Dieu a bâti son Église.
Nous avions fondé diverses revues: _l'Ermitage, la Plume, Le Mercure de France _où les plus militants de la jeunesse littéraire ferraillaient pour le triomphe de l'esthétique symboliste. Beaucoup sont morts de ces chevaucheurs de chimères. D'autres ont désarmé de bonne heure et sont devenus épiciers ou magistrats. Deux adoptèrent la profession d'académicien: l'un, tel qu'en songe, s'assit au bout du pont des Arts; l'autre, récemment défunt, installa ses sourires pincés chez M. de Goncourt. Certains tournèrent mal. Celui-là, par exemple, qui, se reconnaissant fils de Lilith et de Pécuchet, s'abreuve d'un horrible mélange de Quinton et de Nietzsche, brode d'antichristianisme bêta des pornographies gourmées et publie, deux fois par mois, les Lettres d'un Satyre.
_La Plume _réunissait, chaque samedi, dans le sous-sol d'un café de la rive gauche, bon nombre de ces poètes. Le local consistait en une cave assez exiguë où l'on s'entassait parfois deux cents. Là, se succédaient, sur une estrade flanquée d'un piano fourbu, toutes sortes de personnages plus ou moins notoires, plus ou moins talentueux. Des compagnons anarchistes préconisaient, en des couplets à la dynamite, le chambardement universel. Des néophytes du lyrisme psalmodiaient, en chevrotant d'émotion, leurs premiers vers. Des chansonniers, descendus de Montmartre, accommodaient le régime à la vinaigrette. Il y avait des mystiques maigriots qui se disaient fils des anges et portaient leur petit chapeau rond comme une auréole. Il y avait des néo-païens qui invoquaient les Muses et ne juraient que par Dzeus et Aphrodite. L'un est devenu commissaire de police; les autres sont morts ou tout comme. Il y avait de griffonnants Américains ou Flamands blondasses venus de Bruges-la-Morte ou de Chicago-les-cochons dans le but imprévu de réformer la prosodie française.
Il y avait… Que n'y avait-il pas?
Ce souterrain, embrumé par les vapeurs bleues essoufflées des pipes et des cigarettes, c'était une cuve où bouillonnaient les éléments les plus disparates: de la jeunesse exubérante, et plus naïve qu'on n'aurait pu le croire à entendre le ton des conversations; du _snobisme _émoustillé par toute extravagance nouvelle; de l'esprit de révolte contre les préjugés, contre les conventions sociales, contre les formules de l'art officiel; de la bohême insouciante; un grand débraillement de moeurs; deux ou trois ratés, verts d'envie et de rancune; des écrivains et des peintres de valeur qui, jaillis de cette étrange caverne, marquent à présent, dans les lettres et dans les arts.
Ce qui soulignait le caractère hétéroclite de ces réunions, c'est que des célébrités consacrées par le succès s'y risquaient quelquefois: Coppée, Heredia, Puvis de Chavannes, d'autres encore. Accueillis avec courtoisie, ils laissaient bientôt de côté l'air gêné qui les faisait d'abord ressembler à des dompteurs novices pénétrant à regret dans une cage habitée par des fauves. Ils se mettaient à l'unisson de la gaîté générale.
Mais on aurait tort de supposer que dans ce cénacle ne se perpétraient que des mystifications combinées pour «épater le bourgeois». Sans doute il y avait bien des ruades et des pétarades de poulains adolescents, heureux de bondir, sans frein, dans les prairies ensoleillées de la littérature. Cependant on aimait sincèrement la beauté. Aussi quand quelque poème de large envergure déployait ses ailes chatoyantes sous la voûte enfumée, les coeurs battaient d'une noble émotion. Et il ne mentait pas toujours le: Tu Marcellus eris qu'on décernait au triomphateur du moment.
Parmi tous ces poètes, parmi tous ces artistes en quête d'un Idéal et dont la plupart étaient plus étourdis que pervers, l'occultisme rôdait, s'ingéniant à conquérir des âmes. La profonde ignorance religieuse qui caractérisait ce temps — comme il caractérise le nôtre — favorisa ses menées (Il faut pourtant mentionner que sortirent de ce milieu: deux tertiaires franciscains, un oblat bénédictin et même un bon prêtre. Spiritus flat ubi vult).
Un certain docteur E…, qui s'affublait d'un pseudonyme en us, tournait autour de ceux qu'ils jugeaient susceptibles de procurer un talent d'avenir à la Gnose. Jeune encore, déjà bedonnant, le teint coloré, une barbiche bifide, des cheveux noirs en brosse, des yeux fureteurs, un rire jovial — il offrait l'apparence d'un commis voyageur plutôt que celle d'un mage. Il se montrait pourtant aussi instruit qu'aimable. Il offrait volontiers des consommations. Il guettait la minute propice. Et quand l'alcool avait fait son oeuvre perfide dans quelque cerveau facilement inflammable, il émettait des propos mystérieux, mi-plaisants, mi- troublants, qui éveillaient fortement la curiosité d'interlocuteurs déjà férus de surnaturel.
Très adroit, très fin, il faisait scintiller sourdement, comme les gemmes d'une bague à son doigt, les yeux de l'antique Nahash, ou bien il répandait une poussière d'étincelles sur le voile d'Isis. Puis d'un calembour ou d'une gaudriole, il semblait rayer ce qu'il venait de dire.