Si l'on insistait pour en apprendre davantage, satisfait d'avoir amorcé sa pêche future, il se dérobait par quelque quolibet.
Mais le souvenir de certaines phrases impressionnantes persistait chez les esprits rêveurs. Ils y pensaient longuement et, la fois suivante, ces victimes déjà éblouies, ramenaient, d'elles-mêmes, la conversation sur le sujet qui les attirait comme le miroir attire les alouettes. Elles demandaient que le tentateur consentît à leur donner des explications plus étendues sur une doctrine où elles subodoraient un arôme de voluptés rares, d'ordre intellectuel ou sensuel — en tout cas, fermées au vulgaire.
Lui précisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin les pommes d'or qui mûrissent aux branches de l'arbre des sciences maudites. — Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il corroborait sa séduction par l'octroi de brochures d'occultisme élémentaire et par le service gratuit de ce néfaste périodique l'Initiation.
C'est ainsi que plusieurs furent entraînés. Jusqu'où?… Vous le savez aujourd'hui, pauvres âmes englouties dans les ténèbres irrémédiables!
Le docteur E… n'est pas le seul à poursuivre cette oeuvre de perdition. Actuellement, des gens bien renseignés savent, de façon certaine, qu'il existe des médecins qui abusent de leur ministère pour propager, dans leur clientèle, les dangereuses aberrations de la Théosophie…
Cependant ce ne fut pas le docteur E… qui m'amena, d'une façon directe, à franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme. Je causais volontiers avec lui. Je l'écoutais avec intérêt, surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermétiques du panthéisme, car j'étais alors très épris de cette doctrine.
Mais quoique l'Initiation me fût régulièrement envoyée, je ne la lisais guère. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme où l'on distribuait des diplômes qui conféraient graduellement des dignités dans la Gnose. — Cela non par méfiance, mais parce que, fou d'indépendance et de poésie primesautière, je répugnais à m'enclore dans une secte.
Quand il entreprenait des imaginatifs de caractère faible, le docteur E… ne tardait pas à les mettre en rapport avec son émule en maléfices, Stanislas de Guaita.
Il manoeuvra de la sorte pour égarer le poète Édouard Dubus. Celui-ci était un véritable enfant, spirituel au possible, fort instruit, bon, serviable, doué d'un gracieux talent. Mais il ne possédait nulle volonté. Aimé de tout le monde, dans tous les mondes, y compris le demi, il ne savait par résister aux impulsions de sa nature ardente. Malgré un grand fond de mélancolie — ce spleen rongeur dont toute notre génération a souffert — il prétendait ne concevoir l'existence que comme une farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui paraissait amusante à commettre, il n'y allait pas — il y courait. Avec cela, très curieux d'occultisme et très porté, sous un scepticisme de surface, à s'engager dans les halliers du surnaturel, pourvu qu'il y trouvât quelques églantines à cueillir.
Hélas, à quelle mort affreuse le conduisit ce penchant!