En ce temps-là, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes pour préparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une façon irréfutable, le fiasco du procès des Trente. Les libertaires n'étaient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est pourquoi ils évitaient toute entente pour une action commune, de crainte de trahison.

Il n'y eut, à ma connaissance, qu'une exception à cette réserve.
Je ne dirai pas laquelle…

Mais le péril social n'est-il pas pire quand on songe que des âmes, plongées dans les ténèbres de l'orgueil et saturées de rêveries meurtrières, se tiennent à l'écart, en aiguisant leur couteau, en chargeant leur bombe, jusqu'à la minute où l'esprit de destruction qui les tourmente, les jette à travers le monde pour semer le deuil et la désolation?

* * * * *

Il y a pourtant une différence capitale entre ces possédés qui croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et les scélérats du genre Bonnot. Ces derniers, malgré quelques déclarations révolutionnaires, apparaissent surtout comme des jouisseurs enclins à se procurer, par le meurtre et le vol, les moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t- il, qu'un prétexte pour justifier la satisfaction de leurs appétits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que leurs instincts étant bons, ils pouvaient leur obéir sans scrupule.

Bonnot, pourvu de rentes, eût peut-être été un bourgeois comme il y en a tant: engraissé par l'usure ou les fraudes commerciales, sournoisement hostile à l'église, dur aux pauvres et submergé d'égoïsme glacial jusque par-dessus la tête.

En résumé, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la manifestation la plus évidente d'un mal qui contamine la société tout entière. Du jour où sous l'influence du fou genevois Rousseau, la Révolution décréta que les hommes naissaient libres, étaient égaux en droits et bons par nature, le désordre régna en France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un peuple en poussière, un troupeau d'agités qui cherchèrent en vain à donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient tirer de ces prémisses insensées. Le matérialisme, préconisé par les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva d'égarer les âmes.

Dieu voudra-t-il nous tirer du marécage où nous nous enlisons de plus en plus?

Peut-être. — Mais si nous sommes ramenés au pied de la Croix salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre faute, depuis plus d'un siècle, n'auront été, suivant le mot de Montaigne, que verdures et pastourelles.

CHAPITRE V UNE SUPERSTITION