Si on lui adressait la parole, il répondait par monosyllabes, semblait gêné, rompait tout de suite le propos en s'esquivant.
Sa destinée fut particulièrement malchanceuse. Il était le fils de Fortuné Henry, membre du Comité central, colonel de fédérés sous la Commune, fusillé, je crois, dans la cour de la caserne Lobau, lorsque les troupes du maréchal de Mac Mahon reprirent Paris.
L'idée de venger son père le domina dès son enfance, quoique sa mère, personne fort douce et peu révolutionnaire, essayât pour l'apaiser. À l'instigation de cette brave femme, qui employait ses dernières ressources à lui faire faire des études complètes, il prépara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent, très laborieux, il avait bien des chances d'être admis.
Or il échoua faute de quelques points. À la maison, c'était la misère. Il s'aigrit, se révolta, refusa les emplois proposés par des amis de son père qui s'intéressaient à lui et se jeta furieusement dans l'Anarchie.
Comment vécut-il pendant plusieurs années? On n'en sait trop rien. Il fut l'une de ces mille épaves que l'océan parisien ballotte et qui presque toujours finissent par mourir d'épuisement dans un hôpital ou à l'infirmerie d'une prison.
C'était un concentré, une de ces âmes taciturnes que leur répugnance à s'épancher voue, presque fatalement, à l'idée fixe.
Et l'idée fixe chez lui fut de punir la société qui l'avait lésé, pensait-il, en supprimant son père puis en lui refusant la place dont son orgueil le jugeait digne. Pour la châtier, il décida de frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises, il n'y a pas d'innocents: ce sont tous ces résignés, tous ces endormis formant le plus grand nombre qui perpétuent le règne de l'injustice.
On sait comment il réalisa son épouvantable rêve. D'abord, il tenta de pénétrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la salle de l'Opéra. Comme il était en guenilles, on lui refusa l'entrée. Alors il gagna le café de l'Hôtel Terminus, s'assit devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux écoutaient l'orchestre, il lança l'engin au milieu de la salle. Des hommes, des femmes, des enfants furent tués ou grièvement blessés.
Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine anarchiste, Émile Henry était un solitaire. Il n'avait confié son odieux projet à personne. Le feu de haine qui le dévorait ne se manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais les bavards et les scribes puérils de l' l_'En-Dehors_, le tenant pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de violence. Aussi furent-ils stupéfaits en apprenant l'attentat du Terminus.
C'est ce silence, même à l'égard des compagnons, qui caractérise également l'assassin du président Carnot: Caserio. On sait qu'à Cette, où il fut garçon boulanger, les groupes libertaires ne le connaissaient pas. Il vivait à l'écart, muré dans son rêve homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures où les théoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalité (_La lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la genèse de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout aux Châtiments et qu'il avait appris par coeur le poème où le grand maître du romantisme pousse à l'assassinat de Napoléon III. Le vers: Tu peux tuer cet homme avec tranquillité fut particulièrement goûté de Caserio)._