Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit à l'anarchie? Il y a là un mystère qui n'a jamais été éclairci…

On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans grande conviction et qui travaillent à la révolution sociale simplement parce que le régime les agace et parce que, d'âme inquiète et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de s'encadrer.

Zo d'Axa représente à merveille ces réfractaires par tempérament. C'est pourquoi j'ai cru intéressant de donner un croquis de son odyssée.

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Il venait beaucoup de monde à l'En-Dehors: c'était une sorte de tour de Babel où des nihilistes russes se coudoyaient avec des sans-travail, des fruits secs de l'Université, des syndicalistes, où maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints poètes férus de symbolisme.

Comme le journal avait une réelle tenue littéraire, des écrivains, qui depuis ne se montrèrent nullement subversifs, y collaboraient. Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste signé d'un académicien récent qui ne serait peut-être pas enchanté si l'on republiait ce péché de jeunesse.

Émile Henry fréquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l' l_'En-Dehors_. Je crois même que, comme il était la plupart du temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de journaux.

L'assassin était de petite taille; il avait les épaules étroites, les membres frêles; la peau lui collait sur les os. Sa figure longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et sombres qui, sous des sourcils froncés, exprimaient une mélancolie farouche. Une barbe rare et mal plantée lui frisottait aux joues.

Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre part à la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les paradoxes, les tirades ampoulées, les propositions saugrenues, il se tenait immobile, les bras croisés, promenant de l'un à l'autre des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque sentiment que lorsque tel des interlocuteurs réprouvait «la propagande par le fait» (On sait que cet euphémisme anarchiste signifie l'assassinat. De même, le vol, c'est «la reprise individuelle»).

Alors il haussait violemment les épaules, ses yeux flambaient et il marmottait entre ses dents: — Imbécile, couard, graine de bourgeois!…