Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste, la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé: Les Ouvriers.

Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après Florian. — Seulement je crois que les gars de Charonne et de la Villette ne s'y reconnaîtraient guère.

Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci: prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan de la chaussette à clous et de la machine à bosseler, apprenez-lui l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les perfections.

Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur, intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et voici la façon dont il s'exprime:

Je dessine chez moi, je vais dans les musées, Je suis les cours publics; il s'en fait à foison! J'apprends tant bien que mal à forger ma raison.

À quoi sert d'habiter une pareille ville Si c'est pour y moisir comme une âme servile? Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux, Des choses de l'esprit m'a rendu curieux.

Puis on veut être utile, étant célibataire: J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire…

Ainsi ce cher garçon — qui sait lire — formé par une mère — qui savait lire — estime que pour un célibataire l'idéal c'est le secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques ils firent dans le chemin de la vertu!

Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade. À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des célibataires — et sans doute la présidence à des hommes mariés. À moins que le poète — cela semble ressortir aussi de l'inversion - - n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas dire plus.

Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là.