Et le graveur lui répond lyriquement:
… j'ai lu! Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire Est encore un esprit qui parle et qui respire. La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoir Que pour la reconnaître il suffit de la voir! …
Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en un style attrayant; 2° que la vérité — laquelle? religieuse? sociale? scientifique? il ne le dit pas — s'impose à tous, sans effort, dès qu'elle se révèle.
Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes quand même qui, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre pauvre nature…
Le nommé Marcel continue:
Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche, Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche! Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir; Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;
Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale, Elle imprime au visage une marque fatale! Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé; Mais quiconque sait lire est un homme sauvé.
On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est une lacune.
Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche le visage des illettrés?
J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B. Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front.