Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est, pour le moins… audacieuse.

Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi imprudemment confiantes… Les livres nous apprennent toutes les façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale (et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître les innombrables et contradictoires explications que d'autres hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique. Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères «illettrés», pour parler comme les statistiques… Un ouvrier comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque, _l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel, ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche, violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé. Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que M. Manuel lui attribue…»

On ne saurait mieux dire.

Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron, aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est la fête de sa mère — qui sait lire, qui lui donna le goût de la lecture. — Ce pourquoi il l'appelle «la sainte».

Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie. M. Manuel — qui est, je crois, israélite, ne préconise point la pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte.

Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière — puisqu'elle sait lire — qui nourrit de son travail son petit frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel afin de conclure le mariage.

Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire de Marcel:

La beauté de la femme est l'oeuvre du mari.

Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à lire.

Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble. Si c'était lui!