Le second de mes amis, je l'ai connu dans la forêt de Fontainebleau. Après avoir essayé de plusieurs métiers: garde particulier, garçon d'hôtel, employé de tramway, il était devenu, vers la trentaine, l'un des cinq ou six tâcherons qui entretiennent les sentiers tracés par feu Colinet à travers les futaies et les rochers de la grande sylve. C'était là sa vraie vocation: vivre sous les arbres lui était devenu si nécessaire que même les jours de repos, il délaissait la ville pour des longues promenades dans les combes et les gorges les plus secrètes — celles où l'on est sûr de ne point rencontrer ces touristes insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons mystérieuses.
Je l'avais maintes fois rencontré et nous étions devenus fort amis, car je n'avais pas tardé à découvrir qu'il aimait la forêt autant que je le faisais moi-même.
La dernière fois que je le vis, c'était dans un fond de la vallée de la Sole où les vieux chênes et les hêtres chenus enlacent leurs branches pour former une voûte pleine d'ombre sacrée et de murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade des fûts énormes et se laisse à peine deviner parmi les fougères arborescentes qui le couvrent de leurs palmes.
La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la forêt. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais sortir.
Et c'était bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque je le découvris accoudé à une roche moussue, il me dit, les yeux pleins de rêve et sans autre préambule: — Ah qu'on est heureux ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux à fréquenter que les hommes?
— C'est mon avis, répondis-je, je l'ai même écrit dans plusieurs de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui n'admettent pas qu'on préfère la chanson des feuillages aux propos fastidieux où elles dispersent leur âme rudimentaire…
Nous allâmes, côte à côte, par les ravins touffus, par les rochers aux profils fabuleux, jusqu'à la nuit tombée. Nous ne disions pas grand-chose: — Parfois mon compagnon me désignait une éclaircie où les rayons du soleil déclinant teignaient de rose les troncs blanchâtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase à ouïr les longs accords mélancoliques que le vent du soir détachait de ces grandes lyres frémissantes: les pins et les mélèzes. Et j'admirais combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'était affiné au contact de la nature sylvestre jusqu'à développer en lui à ce point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifié…
Le troisième exemple d'une âme admirable m'a été fourni par un paysan des Landes en pèlerinage à Lourdes. Baigneur à la piscine, j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai dit ailleurs quelle leçon d'abnégation il nous donna. Je ne puis mieux faire que de reproduire mon récit.
«Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, était paralysé au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies affreuses lui couvraient tout le corps, dégageant une odeur fétide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-même, nous étions obligés de nous mettre à six pour l'étendre sur une planche et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les précautions possibles, chaque mouvement lui était une souffrance. Mais il témoignait d'une patience et d'une piété qui nous l'avaient fait prendre en affection.
Trois jours de suite il fut baigné sans aucun résultat. Sa foi n'en fut pas ébranlée: au contraire il semblait que les déceptions l'avivassent.