Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que j'ai rencontrés et qui faisaient exception à la règle du positivisme terre-à-terre. Ils furent mes amis.

Le premier, je le connus à Guermantes. De profession apparente, c'était un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison, pour les bourgeois en villégiature. Mais, il faut bien le dire, son occupation favorite consistait à braconner sur les domaines regorgeant de gibier des Rothschild et des Péreire qui infestent le département de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets, par des pièges divers il détruisait force lièvres, faisans, perdreaux, à la consternation des gardes qui jamais ne réussissaient à le prendre sur le fait.

D'ailleurs, c'était la chasse pour elle-même qui le passionnait, car il ne consommait pas son butin. Il le cédait à des marchands de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb, de la poudre et des vêtements.

Avec cela, c'était un grand rêveur. Ne buvant pas, ne godaillant d'aucune façon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il passait des heures à méditer ou à songer devant quelques uns des paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-là voyait la nature et il la comprenait selon la poésie la plus intense.

Un soir de juillet, tout tiède encore des ardeurs d'une journée caniculaire, il était étendu près de moi, dans l'herber du verger que j'ai décrit plus haut. Il faut dire que nous étions très bien ensemble depuis qu'il m'avait évoqué, en des termes colorés à miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit jour.

Un calme immense régnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu foncé, pareil à un dôme soyeux, fourmillait d'étoiles et la voie lactée y déployait, tout au large, son écharpe de lumière phosphorescente. Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants, le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses- thé fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la façade de ma maison, imprégnait l'atmosphère.

La face tournée vers le firmament, Jacques, c'était le nom de mon ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les puissances de son être. Et moi de même.

Ainsi nous contemplions en silence depuis près de deux heures lorsque Jacques se mit soudain sur le côté, me prit la main et me dit d'une voix toute tressaillante d'une émotion magnifique: — Quand je regarde trop longtemps les étoiles, j'ai envie de mourir!…

Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du premier coup, ce simple, cet illettré avait formulé le sentiment de l'infini. Nommez le poète, le philosophe qui aurait pu mieux dire?

Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur de ce cri. Quiconque a senti son âme s'épanouir dans l'ombre et monter aux étoiles le comprendra sans plus…