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Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractéristiques de l'âme paysanne, déprécier les hommes de la terre?
Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualités et des vertus qui, bien dirigées, constitueraient une réserve d'énergie pour la France. Mais notre société en désordre ne sait plus lui assurer les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa fonction de producteur.
_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun dans son caractère, chacun à sa place. Or le propre de la démocratie égalitaire c'est d'inculquer à chacun qu'il pourrait lui être profitable d'abandonner la place hiérarchique que lui assignent son hérédité, ses facultés et le bien général. Nous pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui se prennent pour des hommes politiques.
Le paysan n'a pas échappé à cette inquiétude. Aussi, à mesure que les générations formées par le régime se succèdent, les campagnes se dépeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeuré aux champs, n'aurait jamais eu le désir de s'en éloigner, s'empresse, après son service militaire, de courir dans les grandes villes où il se déprave, s'alcoolise, végète misérablement.
Il faut dire aussi que ce qui contribue à cette désertion, ce sont les conditions déplorables dans lesquelles se trouve la propriété rurale. On l'écrase d'impôts, surtout en matière de succession. M. Méline, dans un discours récent, signalait quelques unes des iniquités du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41 immeubles estimés par le fisc 1.200.000 francs ont été vendus 585.000 francs et les héritiers ont payé des droits qu'ils ne devaient pas sur 680.000 francs, ce qui «les avait majorés, sur certains immeubles, de 600 %». Dans un autre cas, étudié avec grand soin, l'actif successoral encaissé par plusieurs centaines d'héritiers ne dépassait pas 12 millions; l'administration l'estima 21 millions. Les héritiers ont donc dû payer des droits sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchés.
«Qu'on s'étonne après cela, conclut M. Méline, que les capitaux se détournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement qui, en quelques années, si plusieurs décès viennent à se produire dans une même famille, se volatilise complètement au profit du fisc et ne laisse plus aux malheureux héritiers que les yeux pour pleurer. On se lamente sur la désertion des campagnes et l'on ne veut pas comprendre l'état d'esprit de ces fils d'agriculteurs, témoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial, fruit des labeurs de plusieurs générations. Ils partent pour la ville, la mort dans l'âme et plus jamais l'idée ne leur viendra de mettre leurs petites économies dans la terre.»
Oui, à la campagne comme ailleurs, la République a tout ravagé au profit des Allemands plus ou moins naturalisés, des métèques, des juifs et des francs-maçons. Il faut que notre pays possède une vitalité transcendante pour n'avoir pas déjà succombé sous les suçoirs de tant de parasites.
Toutefois, il importe d'aviser à remettre les choses dans l'ordre: ce sera la besogne du Maître que tout le monde appelle, sauf les quelques idéalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de la démocratie…
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