Alors l'idée me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Je
l'interrogeai sur l'abandon des privilèges, sur le procès de Louis
XVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18
Brumaire.
Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte.
— C'était, me dit-il, un général qui remporta des victoires et qu'on a fait empereur.
— Mais quelles victoires?
Il réfléchit un moment: — Solferino, répondit-il enfin.
Puis, agacé parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'écria: — Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journée je trime sur la route et, le soir, je suis si fatigué que je m'endors aussitôt que j'ai soupé. Des fois, les jours de repos, je vais au café faire une manille.
— Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus profitables que deux heures passées sur quelque bouquin civique qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tête que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que la méditation des «immortels principes».
— Ça, c'est bien vrai, répondit-il en avalant à ma santé le verre de vin que je lui offrais…
Le bon sens et l'expérience commanderaient d'apprendre seulement au paysan à lire, à écrire, à calculer. Avec quelques notions de la géographie de son pays et quelques préceptes d'hygiène, c'est tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce devrait être l'affaire du curé. Mais nos dirigeants éclairés ne veulent pas du prêtre. Et pourtant, quelle faillite encore que celle de la morale laïque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la cervelle de sciences variées, on le fait souffrir tant qu'il fréquente l'école. Un sur cent garde quelque chose de cette culture sottement intensive. Les autres oublient tout dès qu'ils ne sont plus sous la férule du pédagogue.
Alors à quoi bon les tourmenter?