Comme je méditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne. Difficilement, en un français approximatif, et truffé de mots de patois, il expliqua qu'il avait un procès, pour héritage, perdu en première instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait que l'infortuné candidat prît connaissance des pièces sur l'heure et s'occupât, sans désemparer, de lui faire rendre justice.

Renaud était au supplice. Il essaya de quelques phrases amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre se cramponnait, exigeait qu'on lui donnât sur l'heure un gage qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relancé de la même façon Dupuy junior et son comité.

Nous ne réussîmes à lui échapper qu'en nous réfugiant dans la maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer quelques «influences» qui disposaient d'un certain nombre de votes et qui désiraient nous les céder au plus juste prix.

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Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère quand je parle de négoce. Dans les Hautes-Pyrénées, le trafic des votes se pratique ouvertement sans qu'on emploie ces euphémismes et ces circonlocutions par où, ailleurs, on tente d'atténuer le cynisme du procédé.

Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de poireaux ou une douzaine d'oeufs.

Nous en eûmes de suite la preuve car, après quelques phrases de préambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.

— Voilà, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois villages — il nous les nomma — je vous les laisserai à trente sous, l'une dans l'autre. L… (C'était l'agent de Dupuy) ne m'en donne que vingt-cinq. Il dépend de vous d'avoir la préférence…

Ces moeurs électorales s'expliquent. Les trois quarts de l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte guère surtout dans les villages situés à plus de huit cents mètres de hauteur. Depuis bien des années, les paysans, voués à la gêne, ont coutume de vivre de l'étranger; leurs revenus, ce sont les baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barèges qui les leur fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du Vignemale; ce sont encore les candidats à la députation.

La chose est tellement admise, les bénéfices d'une élection sont si parfaitement escomptés qu'une des préoccupations des électeurs c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: - - Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!…