Furieux et humiliés, les montagnards se retirèrent en jurant qu'ils lui feraient payer cher sa grossièreté.
De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils votèrent en majorité pour Renaud.
D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village de la plaine situé à une quinzaine de kilomètres de Lourdes, sur la route de Bagnère. Celui-là, prévenu que nous devions tenir une réunion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous «taper» avant que ses concitoyens fussent mis à même de nous dévaliser.
Il arrêta l'auto, se nomma, fit connaître sa qualité. Puis, affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses débiteurs, ses valets, il nous les offrit à condition qu'on lui achèterait une paire de boeufs.
On se garda bien de lui répondre par une fin de non-recevoir. Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui promettant qu'il toucherait le reste de la somme après l'élection. J'ai su qu'il avait fait la même demande à l'agent de Dupuy et qu'il avait obtenu cent francs aux mêmes conditions.
D'ailleurs rien n'était plus cocasse que l'éclectisme de tous ces électeurs. Ils s'inquiétaient fort peu de s'enquérir de l'opinion que représentait le candidat. Aux réunions c'est à peine s'ils écoutaient les discours. Chacun d'eux calculait à part soi le profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le moment de prendre à part l'un de nous pour lui extirper quelque monnaie. Ils estimaient que l'argent était bon à empocher d'où qu'il vînt. Quant à leurs convictions politiques, ils votaient d'après des intérêts locaux qui n'avaient rien à voir avec l'intérêt général. Il y eut même une commune, largement arrosée par Dupuy comme par Renaud, où, le jour du scrutin, personne ne se présenta pour voter: cela leur était tellement égal! Le maire et le maître d'école rédigèrent un procès-verbal de fantaisie, où afin de se réconcilier l'administration, ils attribuèrent la majorité à Dupuy.
Enfin dans beaucoup de villages, dès qu'une réunion était annoncée, on plaçait une vedette sur la route qui signalait l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitôt, suivant le cas, l'on déployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant imprimés en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! ou Vive Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon, battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient à notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de bouquets. Et cette manifestation spontanée de la faveur populaire coûtait dix francs.
La chose était si bien entendue comme cela que nous tenions la pièce prête d'avance…
Parfois la réunion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors des incidents drolatiques. Ainsi, nous étions arrivés au village de G… à l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux estaminets du pays, était absent. Nous allons à l'autre. Comme c'était la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de vin à quatorze sous. Puis Renaud débite sa harangue devant quatre podagres et un sourd-muet; et nous retournons à Lourdes après avoir laissé vingt francs pour la consommation (Le plus terrible, c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait était copieusement frelaté. Il corrodait l'estomac comme si l'on eût avalé du vitriol.)
Le soir, vers dix heures, nous finissions de dîner quand le garçon nous prévient que le maire de G… était là, demandant à nous parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et on lui demande, avec déférence, ce qu'il désire.