C'était là un _distinguo _peu facile à faire accepter. Aussi on ne l'accepta point. Les blocards et francs-maçons ne cessèrent, comme s'il n'avait rien dit, de le dénoncer comme royaliste honteux. Les catholiques appartenant à d'autres partis que le sien estimèrent que ce dédoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie. En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincérité de leurs propres convictions, s'ils votaient pour lui.

Enfin maints royalistes s'offusquèrent de le voir renier en paroles, ne fût-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait dans son journal. Ils jugèrent peu digne cette façon de déposer, comme une valise à la consigne d'une gare, les principes et les idées qu'ils défendaient ailleurs comme seuls aptes à régénérer la France.

Résultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votèrent à bulletin blanc.

À Lourdes, notamment ceux qui lui octroyèrent leur suffrage, le firent soit parce qu'ils partageaient les animosités et les rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'Évêque dans la feuille de chou dont j'ai parlé, soit parce qu'ils étaient partisans des membres de l'ancien conseil municipal dégommés récemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour reconquérir de l'influence en travaillant à son élection. En cas de réussite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succès pour ressaisir leurs sièges. C'est pourquoi ils entrèrent presque tous dans le comité du «catholique mondial».

Ces rivalités, ces ambitions, ces intérêts contradictoires, ces convictions froissées ne permettaient guère d'augurer le succès.

Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable — et plus qu'une gaffe — qui lui aliéna définitivement une bonne partie du clergé ainsi que les chrétiens désintéressés qui, aimant la Sainte Vierge avec abnégation, mettent sa gloire bien au-dessus de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsédé sitôt qu'on sort du domaine immédiat de la Grotte.

Donc, notre désolant candidat résolut de se concilier les femmes de Lourdes. Il les convoqua à une réunion où il leur exposerait le vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prospérité. Ayant jugé l'individu à sa valeur, nous n'étions pas sans inquiétudes sur ses projets. Mais nous eûmes beau lui demander quels arguments il entendait développer devant ses auditrices, il refusa de nous les révéler et se contenta de nous affirmer que sa dialectique serait irrésistible.

Attirées par la curiosité, les dames influentes de la ville vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit distribuer des fleurs. Dans sa pensée, cette galanterie devait être irrésistible. Or elle ne contribua qu'à le rendre un peu plus ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardèrent pas à se fâcher.

Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il était élu, il s'occuperait aussitôt d'enlever à l'évêque l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une société qui capitaliserait les sommes considérables versées par les pèlerins. Puis elle émettrait des actions qui, certes, vu la vogue du pèlerinage, seraient tout de suite très haut cotées et fourniraient de gros dividendes aux preneurs.

Renaud s'attendait à des acclamations. Aussi fut-il fort surpris quand il s'aperçut à quel point il avait fait fausse route. Les femmes ne le huèrent point, parce qu'elles étaient fort bien élevées. Mais elles gardèrent un silence glacial quand le malheureux, s'enfonçant de plus en plus, les pria d'exposer à leurs proches les avantages de sa combinaison.