Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami M. André Gide, «il était pour les choses terrestres sinon aveugle comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie que la laideur ou l'infirmité du réel ne venait pas heurter la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve. Ce que d'autres appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels poètes sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal — à ce point qu'au contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de ruine…»
Dans un article nécrologique que je lui consacrai, je tâchai d'expliquer également cette faculté d'abstraction qui tenait presque du surnaturel: «Tandis qu'il traînait par les rues son corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes du palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des images splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes, transfigurées au prisme de son imagination, devenaient les décors où s'embrasaient ses songes. Il les évoquait avec complaisance, oubliant qu'il y avait souffert de la faim.
«Ce don qu'il possédait à un degré suprême de couvrir toutes choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait point. De même qu'il lui était normal de penser ou de rêver _au-dessus _de la vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui l'égalaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il m'écrivait: — Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle de la vie. La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un fait terrible. À nous, hommes libres, de l'acclamer.
«Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque, grouillante de démocrates ratatinés et de politiciens fétides, un poète se soit haussé de la sorte jusqu'aux régions radieuses de la Beauté souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied d'envisager avec recueillement…»
Hélas, Signoret se rendit enfin compte que, né pour être Pindare d'un peuple de héros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna sa Provence et ne fit plus que végéter. Sa veine tarissait.
«Un jour, dit encore M. André Gide, je le vis à Cannes. Je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. — Moi, je suis toujours prêt, répondit-il, j'attends qu'on me commande quelque chose…»
Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lança un appel déchirant dans un poème admirable dont voici les premiers vers:
Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande: J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins. Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:
Ma parole de feu vous l'avez enfantée Pour qu'elle soit enfin des races écoutée…
Nul écho ne lui répondit: l'occasion de célébrer, aux applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui fut point fournie. Alors il garda définitivement le silence. Puis, par un soir de décembre, la mort vint et l'emporta sous son aile sombre.