Dans la galère capitane Nous étions quatre-vingts… rimeurs.
C'était bien une galère où l'on ramait fort rudement contre le fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littérature. Mais elle était pavoisée de soies multicolores et les lanières dont la Muse impérieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers l'Idéal, étaient incrustées de pierreries chatoyantes!
N'importe: trop des nôtres ont péri durant le voyage.
Je l'ai dit ailleurs:»La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a tué quelques uns; d'autres étaient marqués, dès leurs débuts, d'un sceau de fatalité. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient bientôt, ils ont dépensé leur jeunesse, en prodigues, à tous les carrefours. Ils ont brûlé, comme des torches aux flammes mi- parties de violet et d'or parmi les songes où ils tentaient de leurrer leur tristesse foncière et de transfigurer une réalité morne…»
Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je tiens à vous parler un peu.
Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? — Eh bien ce fut un poète qui donna les plus beaux espoirs à sa génération.
Poète, certes, rien qu'un poète, incapable de produire autre chose que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de Provence à Paris, avec l'idée naïve que son métier suffirait à le faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout à une époque de matérialisme comme la nôtre où la poursuite d'un idéal de beauté pure apparaît au grand nombre comme la plus morbide des aberrations.
Signoret ne put s'adapter à un milieu aussi réfractaire; sans le sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre à des besognes journalistiques, il tomba dans un dénuement total.
Néanmoins, ce n'est pas tant la misère et la maladie qui l'ont tué que, comme l'a dit un de ses intimes, le manque de gloire.
Quelques années il se débattit, produisant des vers accomplis à un âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Ses émules l'appréciaient à sa valeur mais le public demeurait sourd — passait indifférent.