Le radical est un sectaire qui détruit la société tout en prétendant façonner des matériaux propres à lui conférer des bases logiques. Il a contribué, plus que quiconque, à développer, au nom des principes de 89, cet individualisme subversif de toute règle dont nous subissons aujourd’hui les effets. Toutes les institutions préservatrices sont détruites ou menacent ruine. On est arrivé à ce résultat extravagant, qu’ayant pour objectif de libérer l’individu des entraves anciennes, on l’a au contraire réduit à l’impuissance vis-à-vis de l’Etat qui le triture, le mutile et l’encadre à son caprice. La Révolution a commencé le mal ; Napoléon l’a codifié ; nos Bourgeois, depuis cent ans, l’ont aggravé. Dieu étant chassé de partout, il ne reste plus que le gendarme pour maintenir le peuple souffrant, avide de jouir à son tour et travaillé par l’esprit de révolte, dans l’obéissance à l’Etat. Le jour où le gendarme tournera casaque — ce qui est inéluctable — la débâcle commencera.
En attendant nous vivons dans une France pareille à un tas de détritus où la Haute-Banque cherche des paillettes d’or. Et pour comble, nous sommes gouvernés, grâce à l’ineptie de cette néfaste mécanique : le suffrage universel, par une bande de despotes niais, et irresponsables : sénateurs et députés. L’unique capacité de ces parlementaires est digestive. Ronger le budget, en jeter des bribes à leur clientèle, quémander des sportules aux Financiers, qui les traitent avec une méprisante munificence, voilà leur préoccupation journalière. Puis obéir aux délégués des Loges et aux quelques roublards — fonctionnaires de l’étranger, c’est ici que le mot est exact — qui font figure d’hommes d’Etat dans les ministères, voter des lois stupides ou nocives, sous couleur de progrès, voilà leur œuvre. Il y a bien une opposition ; mais, quelques-uns mis à part, elle ne comprend guère que des timides et des médiocres.
Je ne tardai donc pas à découvrir que nos maîtres du radicalisme sont d’affreux tartufes. Car, avides d’or, jouisseurs insoucieux du lendemain, plus réfractaires à tout idéal désintéressé qu’une plaque d’amiante à l’action du feu, ils feignent de ressentir, pour les prolétaires — qu’ils exploitent en les caressant et qu’ils haïssent en secret — une sollicitude paternelle. Et c’est ce qu’il y a de plus horrible dans le cas de ces démoniaques, après leur acharnement contre l’Eglise, que cette hypocrisie pateline qui laisse les pauvres crever de faim tout en les berçant de promesses illusoires.
Habitué à raisonner mes impressions, je me formulai les constatations que je viens d’exposer et j’éprouvai de la répulsion pour ces misérables. Mais par veulerie, par respect humain, quoique je ne crusse plus du tout à la légitimité du régime, je continuai à le servir, sans grand zèle, il est vrai. — Bien plus, la persécution contre les congréganistes, les expulsions, les vexations de toutes sortes dont l’Eglise était victime m’indignaient à part moi. Je voyais nettement qu’il n’y avait là qu’une diversion destinée à occuper l’électeur tandis qu’on le dévalise. Je savais qu’en dehors des furieux contre Notre-Seigneur, que sont les possédés de la Maçonnerie, les autres ne « faisaient de l’anticléricalisme » que pour dissimuler leurs rapines. Je n’ignorais pas que tels qui « mangent du curé » en public, acceptent fort bien que, dans le privé, leur femme et leurs enfants servent le Bon Dieu. Je me rendais compte du vilain calcul de ces taffeurs qui s’imaginent que les prières de leur famille suffiront à compenser leurs sacrilèges. Je lisais et j’approuvais, in petto, les articles où M. Drumont dénonce bellement l’infamie de tous ces ventripotents, nourris de cautèle et d’ordures.
Et pourtant si grande était ma répulsion pour le christianisme que je me gardais de proclamer ces sentiments salubres. Au contraire, plus je me rendais compte de ces choses, plus je m’acharnais à m’enliser dans l’ornière du blasphème.
Du reste, j’en sais plus d’un qui se trouve dans l’état d’esprit où je m’entêtais alors. Il est si vrai l’adage d’Ovide en ses Métamorphoses : video meliora proboque, deteriora sequor ! Je le traduirai de la sorte : La Révolution, c’est le crime et l’erreur, je le sais, je vois le remède ; cependant, mulet pervers, je m’entête dans le mal.
Ah ! c’est qu’on est infiniment lâche quand on méconnaît le Bon Dieu pour suivre le Diable !…
Cependant, un moment vint où le désenchantement l’emporta. Je retournai à la solitude. — Ma chère forêt de Fontainebleau m’apaisa quelque peu. Mais comme je ne cessais d’étayer mes convictions matérialistes, à mesure qu’elles menaçaient ruine, je n’arrivais pas à la grande paix que je souhaitais. J’avais beau me répéter le vers magnifique de Baudelaire sur :
Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve,
je ne pouvais m’en détacher de ce monde où, sottement, je me croyais désigné pour combattre l’Eglise, dans la mesure de mes forces et pour mener le peuple au bonheur matériel…