Hélas, j’étais de bonne foi. Mais le diable ne desserre pas aussi facilement sa griffe. Et je devais m’insurger encore bien des fois contre le Bon Dieu avant que sa grâce infinie vînt en moi !…

Malgré mes désillusions je ne réussissais pas à éliminer le ferment révolutionnaire qui m’empoisonnait l’âme. Ne pouvant me résoudre à me confiner dans l’art pur, aimant toujours le peuple en raison même des charlataneries dont je le voyais victime, je me dis que, peut-être, parmi ces radicaux qui prétendent lui vouer une fervente affection, je pourrais encore le servir.

Je restai socialiste de penchant mais je mis une sourdine au crin-crin sur lequel je raclais des variations humanitaires. — Je m’acoquinai donc à plusieurs blocards dont les déclarations en faveur du prolétariat me parurent assez sincères.

C’est alors que je fis la connaissance de Clemenceau. Il n’était plus député et il n’était pas encore sénateur. Discrédité, à peine retapé par l’Affaire Dreyfus, il se consumait à publier des articles d’art, de littérature et de politique dans divers papiers de France, d’Allemagne et surtout d’Angleterre. Cet homme possède une puissance de séduction étrange. Il est d’autant plus malaisé de l’expliquer que, dur, sarcastique, souvent injurieux, il traite avec brutalité ceux qui l’admirent et qui l’aiment. Peut-être sa main-mise provient-elle, pour un esprit cultivé, de sa forte intelligence, de son goût réel et de sa compréhension des choses d’art et de la comparaison qu’on est obligé de faire entre ses qualités de pensée et la bêtise du troupeau radical. Puis comme tous les tempéraments autoritaires, il vous courbe sous son geste. C’est un Jacobin mais un Jacobin lettré : variété peu commune.

En somme, il y a en Clemenceau du Saint-Just avec la boursouflure et l’ineptie glorieuse de soi en moins, avec, en plus, un certain sens des réalités.

Il y a aussi, chez lui, une misanthropie foncière, quelque chose de sombre et d’ardent qui lui fait proférer, dans les moments très rares où il se livre en partie, des maximes à la Tibère. Ajoutez qu’il est sujet à des crises de scepticisme et de mélancolie où il laisse entrevoir le profond dégoût que lui inspirent ses coreligionnaires et, probablement — lui-même.

Lorsque j’entrai en relations avec lui, ses déboires politiques, ses embarras financiers et des chagrins intimes l’avaient pourtant un peu amolli. Quoique sa campagne pour Dreyfus lui eût rendu quelque influence, il demeurait inquiet, désorbité, rassasié de radicalisme au point qu’il refusa trois fois le siège de sénateur qu’on lui offrait et qu’il fallut les instances les plus pressantes pour le lui faire accepter. Ce fut, du reste, une influence féminine qui le décida.

Puis de rudes soucis le harcelaient. Ah ! je l’ai vu se prêter à des démarches plutôt humiliantes pour l’orgueil sans limite qui forme la dominante de son caractère. Il n’était pas alors l’âpre dictateur que nous voyons aujourd’hui mener l’assaut contre l’Eglise aux applaudissements des Loges. Pour se distraire de ses ennuis, il se donnait tout à cette pièce : le voile du Bonheur où il nous révèle, d’une façon assez inattendue, un Clemenceau quasi-bouddhiste…

Ce n’est point mon sujet de raconter ici l’extrémité où Clemenceau se trouvait alors réduit. — Tout ce que je dois dire c’est que je subis très fort son influence, que je lui témoignai — je puis le certifier sans crainte de démenti — d’un dévouement total et que son emprise se manifesta en moi par une recrudescence de rage anti-religieuse. C’est, je crois, l’époque de ma vie où j’ai le plus blasphémé.

Toutefois, si je continuais à outrager le Bon Dieu sous l’étendard aux trois couleurs souillées du radicalisme comme je l’avais fait et sous le drapeau noir de l’Anarchie et sous le drapeau rouge du socialisme politiquant, je ne pus m’adapter aux pratiques des radicaux. Ceux-ci me furent, bien vite, encore plus nauséabonds que les collectivistes.