Cependant mes voisins menaient tapage. Le simple Lacour se trémoussait comme une marionnette affolée dans un guignol et criait de toutes ses forces : Bravo Jaurès ! Bravo Jaurès !
L’abbé Charbonnel dilatait sa mâchoire prognathe, à se décrocher le condyle, et poussait des grouinements d’allégresse. Certes, ce lui était une intense volupté, ce jour de vendredi-saint, de voir traîner dans la boue, par des Gérault-Richard et des Jaurès, le corps sanglant de Notre-Seigneur.
L’un et l’autre m’agacèrent si fort que je ne pus m’empêcher de déclarer, à voix très haute, que les calembredaines de Jaurès touchant Gœthe et Hugo atteignaient au dernier degré de l’imbécillité.
Sur quoi, Lacour fit un geste d’épouvante et promena des regards inquiets autour de lui pour vérifier si j’avais été entendu. Charbonnel haussa les épaules avec une pitié dédaigneuse.
Un jeune collectiviste qui cabriolait près de nous, en l’honneur de Jaurès, s’arrêta net dans ses gambades, me toisa et promulga ceci : — Oh ! on sait bien qu’au fond tous les poètes sont des aristos… Si vous n’êtes pas content, citoyen, vous n’avez qu’à déguerpir.
C’est ce que je fis aussitôt, étant, au surplus, peu soucieux d’ouïr davantage Gérault-Richard qui préludait à de nouvelles pasquinades.
Je pris le train et je regagnai la campagne. Tout en parcourant les quatre kilomètres qui séparent la station de Lagny du village de Guermantes où j’habitais alors, j’examinai mes sentiments.
J’étais écœuré. Non seulement je restais réfractaire aux balivernes teutonnes du collectivisme ; mais encore cette haine de l’art, cette sottise suffisante du bas politicien Jaurès, tout ce qu’il y a d’envie, de vanité outrecuidante, d’ambition sordide et de sales rancunes dans l’âme de ses adeptes me donnaient des nausées.
Non, me dis-je, je ne fréquenterai plus ces gens-là. Je servirai le peuple sans lui baiser le derrière ni le tromper. J’œuvrerai pour lui dans mon coin.
Et puis, très bas, j’ajoutais : D’ailleurs, il est malpropre de choisir le jour où les chrétiens sont en deuil pour huer leur croyance. Je suis un saligaud d’avoir participé à cette vilaine farandole autour d’un cadavre… Je sais très bien que cette légende de la Passion du Christ manque de beauté plastique, mais il suffit de ne pas s’en occuper. Et c’est ce que je veux faire à l’avenir…