Il s’est rattrapé depuis.
Sa péroraison fut consacrée à développer que l’Art, tout l’Art, peut et devrait être accessible même aux illettrés. C’est, du reste, un des sujets de déclamation les plus chers aux socialistes. Seulement on se demandait en voyant ce France raffiné mettre son talent, comme un paillasson, sous les pieds de la Plèbe ignorante, comment il s’y prendrait pour faire saisir, le cas échéant, à ses auditeurs le scepticisme subtil et les fleurs de rhétorique quintessenciées qui abondent dans son œuvre. Ce point ne fut pas élucidé. M. France termina son discours par une phrase malheureuse où méconnaissant l’aptitude à l’Art des balayeurs et des égoutiers, il déclarait que les bijoutiers, les ciseleurs et certains ouvriers du meuble sont déjà presque des artistes.
Le succès fut médiocre et les applaudissements clairsemés. Jaurès s’en aperçut ; plein de mépris pour une aussi froide entrée dans la flagornerie, il se leva, d’un bond, afin de stimuler la ferveur de l’auditoire. Il se planta, l’air avantageux, sur le bord de la scène, agita ses petits bras comme un moulin qui, se préparant à tourner, commence par essayer ses ailes. Puis l’outre pleine de flatuosités sonores se dégonfla.
Il reprit le couplet final de M. France. Mais ce fut pour l’amplifier et le renforcer. Il affirma d’abord le dogme que tous les ouvriers étaient des artistes, — sans le savoir. Il y eut là une tirade sur le bûcheron qui équarrit savamment ses troncs d’arbres, besogne — selon Jaurès — au moins aussi élevée que celle d’habiller la pensée avec des rythmes choisis. Puis vint une leçon indirecte à M. Anatole France qui fut, en termes pâteux mais par hasard assez clairs, morigéné pour n’avoir pas proclamé la compétence universelle du Prolétariat.
Ensuite, il fallait bien immoler quelques victimes d’élite sur l’autel du dieu. Jaurès n’y manqua point : s’élançant dans le passé, il secoua Gœthe d’importance, incrimina son aristocratie et son dilettantisme, flétrit sa sérénité olympienne et surtout lui reprocha de n’avoir pas prévu et vénéré d’avance l’avènement du socialisme. Puis ce fut le tour du père Hugo. Celui-ci reçut l’hommage bref de quelque pommade pour ses Châtiments ; mais Jaurès déplora l’entêtement que le poète mit à chanter les splendeurs de l’Evangile et à défendre le Bon Dieu, malgré les conseils des politiques de son entourage. Le discours se conclut par quelques injures à l’Eglise et par une apothéose du Prolétaire exalté comme un être sublime, doué de toutes les vertus et capable de toutes les intelligences. Puis le Borée méphitique cessa de souffler : Jaurès se tut.
A ce coup l’enthousiasme de la salle atteignit au délire. Ce n’étaient que claquements frénétiques des paumes, clameurs tonitruantes des hommes et suraiguës des femmes, trépignements à se croire chez des sectateurs de Saint Guy. — Populo s’adorait lui-même.
Pour moi, j’étais outré par l’impudence de Jaurès. Quoi donc, il ne lui suffisait pas que l’homme qui a publié les plus beaux vers — et les plus grandes sottises — du XIXe siècle, le père Hugo se soit humilié au point d’écrire, dans l’Histoire d’un crime, que : « le peuple est toujours sublime même quand il se trompe. » Cette platitude ne paraissait pas au rhéteur assez extrême pour compenser le pauvre restant de croyance où se maintint le poète déiste des Contemplations ?
Quant à ce qui concerne Gœthe, je dus sourire. Car que pèsent les déjections d’un Jaurès au regard de ce colosse d’intelligence et d’orgueil qui seul, dans les temps modernes, sut magnifier et revivifier l’art antique et restituer en strophes scintillantes, dans son Faust, la psychologie du Démon ?
Surtout, j’étais blessé pour M. France. Je trouvais désastreux qu’un tel lettré, fourvoyé dans ce pandémonium de bêtas malfaisants, reçût ainsi les verges pour l’édification des sots houleux qui remplissaient la salle et des ramasseurs d’épluchures libres-penseuses qui se pavanaient sur la scène.
Aujourd’hui, j’estime que M. Anatole France n’avait pas volé cette avanie. Mais alors, étant tout à l’Art, je souffrais de son abaissement.