Je demeurais si imbu de l’idée de progrès social que, faute de mieux, je me mis à fréquenter les intellectuels du collectivisme dans l’espoir de servir la cause par la plume. Là, tout de suite, je subis de nombreuses désillusions. Ces petits redingotards, ces produits de la laïque, de l’Ecole de Droit ou de l’Ecole Normale se considéraient, pour le plus grand nombre, comme les futurs propriétaires de la République. Quelques-uns se prouvaient désintéressés dans leur glaciale ambition — surtout ceux de l’escouade guesdiste — mais les neuf-dixièmes voyaient dans le socialisme une fadaise, plus efficace que les bourdes périmées, pour l’exploitation de Jacques Bonhomme.
J’en entendis se gausser entre eux, au sortir d’une réunion publique, sur la facilité avec laquelle les prolétaires se prenaient à la glu des promesses de bonheur sans limite qu’on leur prodiguait. Je les vis intriguer pour conquérir des emplois d’attachés au cabinet. Je surpris d’ignobles manœuvres pour évincer et supplanter tel naïf, comme Joindy, dont le dévouement avait obtenu l’affection des ouvriers. — Bref, je les jaugeai très vite à leur vraie valeur : Machiavels du ruisseau, médiocrates âpres au pillage plus encore que quiconque de leurs émules du radicalisme. Et je leur tournai le dos…
La rupture définitive eut lieu un soir de Vendredi-Saint. Divers turlupins de la Petite-République avaient organisé, à Paris, une grande réunion précédée d’un banquet-saucisson ; on y devait raconter aux ouvriers qu’ils étaient les premiers artistes du monde. M. Anatole France et Jaurès prendraient la parole.
Ayant été gratifié d’une carte de convocation, je ne vins pas au banquet car je restais honteux d’avoir, par faiblesse plus encore que par impiété, assisté l’année précédente à l’une de ces ribotes sacrilèges. En effet, l’immense stupidité de ces sortes de manifestations m’avait toujours peu emballé.
Mais je me rendis à la réunion, étant curieux de constater comment l’auteur du Lys rouge s’y prendrait pour lécher les pieds du Roi-Populo.
La chose se passait au Théâtre de la Porte Saint-Martin.
Ma carte me donnait le droit de prendre place sur la scène, derrière le bureau et les orateurs. Je montai donc sur les planches, après avoir subi le contrôle de quelques citoyens-commissaires que « la chaleur communicative du banquet » me parut avoir fort émus. Je m’assis entre un féministe à peu près inoffensif du nom de Léopold Lacour et le délicieux abbé Charbonnel. Charmant voisinage comme on voit.
Le rideau se leva ; la salle était comble. La séance commença par un braillement en chœur de l’Internationale. Puis cette joyeuse crapule de Gérault-Richard s’avança vers le trou du souffleur et débita une harangue où, vu l’anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, le Bon Dieu fut copieusement insulté.
Applaudissements, hurlements enthousiastes, reprise de l’Internationale.
Le calme rétabli, M. Anatole France se leva et entama son exorde. Il semblait intimidé car je crois bien que c’était la première fois qu’il affrontait un public populaire. D’une langue exquise, comme tout ce que produit ce merveilleux écrivain, son discours se ressentait, quant au fond, de l’absurdité des thèses qu’il lui fallait soutenir. Il s’y trouvait, comme il sied, des oraisons jaculatoires au Progrès, des flatteries à l’adresse des ouvriers et quelque lyrisme socialiste. Cependant, comme l’orateur débutait dans sa carrière de courtisan de la Foule, il y avait de la gêne dans sa diction et un certain manque de carrure dans le texte même de ses périodes. Lui, le délicat, l’épicurien, le renaniste imprégné d’ironie jusqu’aux moelles évoluait gauchement parmi les truismes. On sentait qu’il se forçait à de la bonne volonté pour encenser Caliban. Mais le tour de main lui faisait défaut.