On reconnaît là une dérivation de quelques-unes des rêveries chères à Jean-Jacques Rousseau.
Les adhérents de l’Anarchie se recrutent parmi toutes les classes de la société. On trouve chez eux des snobs, désireux de se singulariser et d’ahurir leur entourage par de truculents discours ; des jeunes gens riches, détraqués par la recherche des sensations inédites et dont cette doctrine, farouche et languide à la fois, chatouille agréablement le système nerveux. On y rencontre des ratés de l’enseignement et de l’art qui en veulent au monde entier de leur impuissance ; des malchanceux aigris par la misère ; des envieux, jaunes de bile recuite ; des éclopés et des disgraciés que leurs béquilles ou leur bosse indignent ; des brutes sanguinaires du genre de celle qui assassina la malheureuse Elisabeth d’Autriche ; des illuminés et des exaltés que la souffrance humaine supplicie, mais qui n’y voient de remède que par la torche, les explosifs et le couteau ; pas mal d’ouvriers désireux de s’instruire et que les pesantes ratiocinations du collectivisme rebutent ; des sentimentaux bizarres dont la glande lacrymale suinte pour un chien écrasé mais qui hurlent de joie dès qu’un capitaliste culbute et se fracasse avec son automobile.
On y distingue enfin quelques esprits cultivés probes, sincères dans leur aberration comme feu Elisée Reclus et Kropotkine, plus d’honnêtes cordonniers, que l’humanitairerie a fâcheusement distraits de l’alène et du fil poissé, comme Jean Grave. Puis quelques renégats dont le défroqué jaboteur Sébastien Faure — celui-là même qui entend traiter Dieu comme un ennemi personnel — et des haineux à froid comme Pouget.
Tous, d’ailleurs, sont possédés d’un orgueil incroyable ; chacun d’eux se tient pour l’homme libre en soi. Et par une résultante obligée de cet état d’esprit, dès que les mots : Dieu ou religion leur viennent à la bouche ou sous la plume, ils se mettent à jurer et à cracher comme des chats sauvages.
Tels quels, les anarchistes forment un clan à part dans le socialisme. Dépourvus d’ambition, réprouvant la conquête du pouvoir, situant le triomphe de leur chimère dans le plus lointain avenir, ils demeurent indemnes des saletés politiques où barbottent les séides des Millerand, des Jaurès et des Guesde. Peut-être aussi sont-ils un peu moins enjuivés que les collectivistes. — Ils vivent enfoncés dans leur idéal, tout à l’Eden de frairies sans fin qu’ils imaginent. Ils ne sortent de leur songe que pour maudire l’égoïsme, la soif de lucre et la bassesse d’idées qui caractérisent la société actuelle. Leurs vaticinations et leurs invectives ne manquent pas alors d’une certaine grandeur.
Qui ne possède point la foi peut donc se laisser attirer, un certain temps, par les parties généreuses et les illusions poétiques de la doctrine anarchiste. Mais bientôt on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à s’apercevoir que la société telle que la souhaitent ces sectaires ne pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un constant équilibre entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être pareille à une balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau même lorsqu’on mettrait un poids dans l’un d’eux.
Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie. Mais les hommes tels qu’ils furent créés ne peuvent se vouer à la réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres puisque, ignorant ou refusant la Grâce du Bon Dieu, ils ne recherchent que la satisfaction éperdue de leurs cinq sens.
Bien que je me traînasse encore dans la nuit, mon jugement finit par se révolter, contre cette doctrine par trop anti-naturelle. Puis la rage égalitaire de la plupart des anarchistes, la sottise pédante des fruits secs, les arguties monotones des scolastiques de la bande, le vol et le meurtre préconisés sous les noms de vengeance équitable et de « reprise individuelle » me dégoûtèrent. Je me ressaisis. Mais, hélas, ce ne fut qu’après avoir blasphémé en prose et en vers, chanté l’âge d’or anarchiste, semé la haine, exalté, comme des martyrs, maints lanceurs de bombes et attisé l’esprit de révolte parmi un certain nombre de jeunes gens dont cette folle littérature flattait les mauvais instincts… C’est là, aujourd’hui, un de mes grands sujets d’affliction. Aussi, je prie les chrétiens entre les mains de qui tomberaient quelques-uns des écrits où je m’égarai de la sorte de les détruire par le feu. Ce sera une bonne œuvre…
Echappé de l’anarchie, où pouvais-je aller ? Tout imprégné de sophismes révolutionnaires, je fis un voyage de découverte chez les collectivistes. Ce n’était pas que leurs théories m’agréassent ; mais je me disais que, même sans y adhérer, je pourrais peut-être, dans leurs rangs, instruire les prolétaires et les fortifier pour la lutte contre les Bourgeois prépotents qui les pressurent. M’abstenant désormais de propager l’anarchisme, je tâchai néanmoins d’apprendre aux ouvriers à sauvegarder leurs intérêts. Je préconisai les syndicats ; j’en organisai même un, composé d’ouvriers du bâtiment. Mais, je fus jalousé, puis calomnié par les professionnels de l’agitation syndicale qui se figuraient — très à tort du reste — que je briguais au moins un mandat de conseiller municipal et qui, voyant l’assiette au beurre venir à eux, se jugeaient beaucoup plus désignés que moi pour y mettre la main. Ils m’aliénèrent les travailleurs que j’avais groupés. Si bien qu’un jour, je fus hué de la belle façon et prié, en termes peu amènes, de ne plus reparaître au siège du syndicat que j’avais fondé.
Je n’en voulus pas aux pauvres gens qu’on avait tournés contre moi. Le peuple est un enfant indiscipliné. Du moment qu’on lui inculque qu’il peut faire ce qu’il lui plaît, il s’empresse de briser les jouets qu’on lui donne. Ce qu’il lui faut, c’est un maître indulgent mais énergique.