Des fissures lézardaient donc les murailles du temple où j’avais intronisé la Science. Toutefois, j’étais encore si pétri des sophismes de la raison humaine, que je ne pouvais me résoudre à les démolir pour de bon. C’est en vain que je vis le transformisme s’en aller en poussière sous la critique de M. Quinton. C’est en vain que je dus admettre la probabilité de la théorie qui oppose la constance des espèces aux déductions hâtives des évolutionnistes. Je n’étais pas arrivé au point où je fus obligé de vérifier que la science est un cinématographe où se succèdent de vacillantes images.
Il y eut, tout de même, ceci d’acquis que je commençai à me méfier des savants. Du reste, si parmi ces semeurs de paroles contradictoires j’avais rencontré quelques intelligences prudentes qui étudiaient avec précaution et probité les phénomènes naturels, je m’étais, plus fréquemment, heurté aux arrivistes sans scrupules qui infestent les Sorbonnes et les Muséums. Ah ! quels démarqueurs du travail d’autrui, quels banquistes usant d’un prestige obtenu par des moyens frauduleux pour tournebouler l’entendement des hommes de la notion, des Primaires si bien analysés par Léon Daudet. De tels charlatans, qui exploitent la bonne bête Démocratie en la flagornant, me semblaient de plus en plus fétides. Ceux-là, ce sont les frères chéris des politiciens qui bernent, à tant par jour, le pauvre peuple de France. Alchimistes louches, ils fabriquent les drogues dont on empoisonne l’esprit des Simples. La doctrine de l’évolution leur a servi à mixturer une soi-disant morale qu’ils croient justifier en lui donnant pour principal ingrédient la croyance au progrès indéfini de l’humanité. Au surplus, ce n’est là qu’un attrape-nigauds, ce qu’on pourrait appeler un pige-électeurs. En effet ces savantasses, si dévôts à Marianne, ne croient à rien du tout, sauf à l’opportunité de remplir leurs poches, par la vente d’orviétans suspects, et de se pavaner sous des titres et des grands-cordons multicolores.
Puis ce qui me répugnait aussi chez ces Pharisiens du savoir, c’était leur arrogance. Leur dédain pour l’art désintéressé passe l’imagination. Tout ce qui est propre, élevé, salubre, ils le haïssent. Enfin ils éprouvent un plaisir vraiment diabolique à coasser contre le divin[2].
[2] Ces marchands d’abracadabras ont été flagellés d’une main vengeresse, par Maurice Maindron, dans son beau livre l’Arbre de Science. Maindron nous a fort bien dessiné, entre autres, et sous le nom de Schmidt, un tritureur de notions officielles facile à reconnaître. C’est celui-là « qui n’employait jamais le mot de Ciel parce qu’il ne répond à rien de prouvé — non plus que celui de Créateur en tant que définition exacte parce que n’est exact que ce que la science nous démontre méthodiquement… »
Je fis un nouveau pas en avant le jour où je m’aperçus, peu après la soirée de ma conférence, que notre fameux Progrès — moyeu du carrosse où les gens de science, inféodés à Marianne, charrient leur idole vers la Tour de Babel — n’était qu’une illusion.
En effet, me dis-je, le Progrès n’existe pas puisqu’il est de constatation expérimentale que les désirs et les appétits croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. Prenons les chemins de fer : quand ils furent inventés, on les tint pour un grand progrès sur les diligences et les pataches. Maintenant, on commence à les comparer aux tortues les moins ingambes. Et l’on rêve de véhicules électriques qui feraient du deux cents à l’heure. — Il en est de tout ainsi. De sorte, conclus-je, que le Progrès ressemble à un écureuil qui galope, affolé, dans une cage cylindrique et mobile sans jamais arriver nulle part. La cage est plus ou moins dorée, mais enfin c’est une cage.
Ainsi la Science branlait au vent et je venais de dévisser, en moi, son appendice : le Progrès. Dès lors, que restait-il de ma foi dans le splendide avenir réservé à l’humanité par sa prétendue évolution vers le bien-être absolu et les marmites pleines ?
Pas grand’chose.
Mais ici, je dois revenir en arrière.
Antérieurement à cette période, j’avais traversé divers partis politiques sans réussir à me fixer dans aucun. Vers l’âge de vingt-sept ans, j’avais été séduit, comme beaucoup d’écrivains de ma génération, par les théories simplistes de l’Anarchie. « Cette greffe individualiste sur l’arbre du communisme » me paraissait susceptible de donner de bons fruits. La formule anarchiste n’est point complexe ; la voici : jetons tout par terre : Dieu, patrie, famille, propriété, lois, traditions. Gardons-nous, ensuite, de restaurer le principe d’autorité sous quelque forme que ce soit. Alors les hommes, délivrés des entraves qui s’opposent au développement de leur personnalité, tomberont dans les bras les uns des autres et, partageant, selon les besoins de chacun, tous les biens de la terre, vivront dans une fête perpétuelle, parce qu’ils seront à la fois entièrement libres et entièrement solidaires.