On comprend que si je m’exprimais de la sorte c’est parce que je ne pouvais pas distinguer à quel point l’aide qui m’était fournie d’En-Haut était puissante et combien, au contraire, la Grâce m’entraînait rapidement vers Dieu en me maintenant dans la foi et en écartant de moi les conseils sinistres de l’esprit de suicide. Il eût fallu un prêtre pour m’éclairer. Mais voilà, rien qu’à l’idée de gagner le plus prochain confessionnal, je me sentais pris d’une véritable panique et je remettais à plus tard cette démarche que je devinais pourtant être indispensable.

Néanmoins je sortais consolé de ces heures d’appel à la Providence divine. Je me trouvais mieux assuré pour combattre les ennuis qui m’assiégeaient.

J’en subissais de plusieurs sortes et de très durs.

D’abord la dame aux yeux noirs, que j’avais emmenée à Paris, redoublait de mensonges et d’incohérences.

Elle me narrait les bourdes les plus formidables pour aller jouer et boire en compagnie de donzelles mal peignées. Elle dilapidait nos maigres ressources. Lorsque je rentrais dans la noire chambre d’hôtel où nous campions, elle me faisait des scènes de jalousie très âcre et — je puis le dire — injustifiées ; sur quoi, je me mettais en fureur. Nous nous insultions à outrance. Puis, hélas, le dénouement coutumier se produisait : nous finissions par nous rapprocher. Nous nous prodiguions de furieuses caresses… Elle en demeurait affermie dans la certitude de l’empire qu’elle exerçait sur mes sens, moi, plus triste et plus écœuré que jamais — et néanmoins trop lâche pour rompre.

D’autre part, je hantais les milieux radicaux car depuis l’arrivée au pouvoir de Clemenceau, il était question, vu mes services passés, de me gratifier d’une sinécure quelconque.

Certes, c’était sans enthousiasme que je m’apprêtais à servir un régime qui, comme je l’ai raconté, me répugnait depuis pas mal de temps. Mais je me disais : — Après tout, ils sont légion ceux qui servent le Bloc tout en le méprisant et parce qu’il faut vivre. Un de plus ou un de moins, cela n’a guère d’importance… Raisonnement dont j’ai honte aujourd’hui et qu’heureusement je n’ai pas appliqué jusqu’au bout.

Où l’hypocrisie de la radicaille me devint tout à fait intolérable, ce fut un soir où j’assistai à un conciliabule présidé par un politicien qui, dans ses articles et ses discours, faisait parade de son libéralisme et de sa tolérance. Or il s’agissait de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Voici comment il s’exprima répondant à certains qui se plaignaient qu’on mît trop de formes et trop de lenteur à spolier le clergé séculier et à empêcher le culte : — Laissez-nous faire, dit-il, en esquissant un sourire chafouin, nous étranglerons les prêtres en douceur sans cesser de parler de liberté et, bien mieux, en leur donnant l’apparence des premiers torts devant le pays.

Peut-être trouva-t-il qu’il avait parlé un peu trop franchement car il ajouta :

— Cela, entre nous, n’est-ce pas ?