Une revue m’avait demandé un article de littérature, me laissant le choix du sujet. Ayant été payé d’avance, je tenais à m’acquitter, le plus tôt possible, de l’engagement que j’avais pris. Je cherchais un thème à développer lorsqu’un fragment des Foules de Lourdes de Huysmans, publié par un autre périodique, me tomba sous les yeux.
A cette lecture, ce fut en moi comme une éruption de blasphèmes. Il me vint aussitôt à l’idée de le critiquer, avec virulence, non pas tant au point de vue de l’art que pour dauber sur le sentiment religieux qui s’en dégageait.
Ici, je dois retourner en arrière. Quand parut le livre de la conversion d’Huysmans : En route (en 1896), j’étais tout à fait en proie au délire socialiste et révolutionnaire. Néanmoins cet exposé si intense et si émouvant des vicissitudes d’une âme qui revient à Dieu m’avait profondément remué. Pendant plusieurs jours, je n’avais cessé d’y penser. Puis, réagissant, avec une sorte de fureur, contre l’impression salutaire que j’avais reçue, j’avais publié un éreintement farouche du volume. Et, depuis, quand parurent La Cathédrale et Sainte Lydwine, j’avais récidivé.
Mais ce qui était explicable — et même, en un certain sens, excusable, — à l’époque où le matérialisme militant suintait de mon âme, le devenait beaucoup moins maintenant que je m’étais promis de ne plus attaquer ni directement ni indirectement le catholicisme.
Quoi qu’il en soit, il fit soudain nuit dans mon âme. Je passai trois jours à écrire un article sarcastique où la conversion d’Huysmans était raillée à outrance et où, hélas, la Sainte Vierge était insultée.
L’article fini et envoyé, ce fut comme si un voile se déchirait en moi. Je vis clairement mon péché, je me fis horreur et j’éprouvai un violent remords.
A coup sûr, j’aurais dû empêcher la publication de cet article dont je me repentais déjà de tout mon cœur. Je n’en fis rien, me donnant pour prétexte — peu valable — que puisqu’il m’avait été réglé d’avance, je n’avais pas le droit de le retirer.
On verra comment, peu après, la mémoire de cette mauvaise action, où se condensaient mes suprêmes révoltes contre l’Eglise, me tortura.
Le Bon Dieu ne m’en punit point tout de suite. En effet la santé me revenait de jour en jour. Je souffrais encore du cœur ; mais c’était supportable et, d’autre part, je me retrouvais en possession de toute ma vigueur cérébrale.
Peut-être dus-je cette grâce au fait que navré d’avoir — presque involontairement, j’y insiste — bafoué l’hyperdulie d’Huysmans, je redoublai de prières. Je me rendais compte, de plus en plus, que Dieu ne laisserait pas la foi à l’état de « pierre d’attente » dans mon âme. Je lui disais : — Vous m’avez appris par votre adorable insistance à me solliciter, malgré mes rechutes et mes hésitations, que vous aviez un dessein sur moi. Faites du pauvre Retté selon votre vouloir : il vous aime et il vous craint. Il ne demande qu’à se soumettre.