J’arrivai au pied du rocher de Cornebiche… Là, je m’arrêtai net car j’apercevais, au sommet, le petit oratoire que surmonte une statue de Notre-Dame de Grâce.
Vue ainsi d’en bas, on en distingue à peine les formes. Mais je la connaissais bien, m’étant maintes fois assis à sa base pour admirer le merveilleux paysage qu’on découvre du haut de la colline.
Il me vint aussitôt à l’esprit de monter vers l’oratoire. Car à l’allégresse qui débordait de mon âme se mêlait, plus intense que jamais, ce sentiment du divin qui dominait ma vie intérieure depuis quelques mois. Jusqu’alors, je ne m’étais pas adressé à la Bonne Mère. Mais la rencontrant ainsi à l’improviste, dans la forêt, je devinai qu’il fallait lui parler et qu’elle me serait auxiliatrice auprès du Seigneur Dieu. — Sans hésiter, j’entrepris l’escalade du rocher.
Je veux décrire ce site avec quelque détail. D’abord, c’est là qu’une quinzaine de jours plus tard, je devais céder enfin complètement à la Grâce. Ensuite, parce qu’il présente un sens symbolique que je tiens à dégager.
Le sentier qui monte à Cornebiche s’amorce (à droite, quand on suit, vers les Hautes Plaines, le chemin dit la Passée aux vaches), en face d’une coupe ancienne où quelques bouleaux chétifs ont repoussé.
Il est presque effacé sous les bruyères qui l’ont envahi et, par suite, assez difficile à découvrir. Néanmoins voici une indication pour le faire reconnaître : cinq pins s’élèvent à l’entrée, qui ne prospèrent pas beaucoup, deux en avant, de moyenne taille, derrière eux, deux plus petits, puis un presque haut. Sur la gauche, un taillis de conifères assez serrés ; sur la droite, une brousse hérissée de genêts rébarbatifs et bossuée de rocs blêmes qui rejoignent, au sud, les dernières pentes de la colline.
Le sentier s’engage sous une voûte obscure de pins pressés les uns contre les autres, puis il ressort dans une éclaircie, puis commence à escalader parmi des bouleaux tors et des grès aux formes âpres et tourmentées. On trébuche contre des racines ; on glisse sur les aiguilles de pin sèches qui jonchent le sable. Il arrive qu’on tombe. D’ailleurs, il importe de mentionner que plus on progresse, plus la montée devient difficile. Certains renoncent et, parvenus à mi-chemin, reviennent sur leurs pas.
On traverse ensuite un ravin qu’emplit un fouillis de hautes fougères, grillées par le soleil, et de ronces malignes. Au fond de ce creux surgissent des blocs énormes qui semblent barrer le passage. On se demande comment les franchir quand on aperçoit un couloir resserré où le sentier se faufile. On monte ; on monte, et toujours avec plus de peine, car les ronces se cramponnent à vous pour vous empêcher d’avancer, car des touffes de bruyères se jettent dans vos jambes pour vous retenir, car des mousses perfides dissimulent la voie.
On monte encore et l’on se heurte à un premier arbre tombé qui, lui, obstrue décidément le chemin en formant au-dessus une sorte d’arche de pont d’où se détachent de longues échardes. Il n’y a pas à hésiter : le seul moyen de passer, c’est de se mettre à quatre pattes pour se risquer dessous.
Une fois qu’on a vaincu cet obstacle, on se trouve à peu près à mi-côte. Quinze pas plus haut, second arbre tombé ; celui-ci, on l’enjambe sans trop de difficulté. Le paysage environnant commence à se découvrir en son ampleur. Le sentier suit, quelque cent mètres, en corniche, le flanc du rocher ; on se repose un peu et l’on reprend haleine car un rude effort reste à donner.