En effet, tout de suite après, le sentier recommence à monter presque verticalement ou tourne, quasi sur lui-même, en lacets peu aménagés pour l’ascension. On franchit un troisième arbre tombé et, quelques pas plus loin, on se heurte à un quatrième. Celui-là est redoutable : des branches mortes le hérissent de façon à former une herse qui empêche tout à fait de passer par-dessus ; en-dessous, entre son tronc et le sol, il ne reste qu’un espace tellement minime, qu’on ne croit pas pouvoir s’y insinuer. On se rebuterait si l’on n’avait la ferme volonté d’arriver au sommet. Enfin l’on se décide : en rampant, la figure presque à terre, on se glisse sous le tronc, dont l’écorce vous rabote l’échine[8]. Puis on se redresse et, content d’avoir triomphé une fois de plus, on recommence à gravir la pente presque à pic. On parvient enfin à une petite caverne qui se creuse sous un rocher monstrueux. Là, il est bon de s’arrêter quelques minutes, de s’asseoir pour étancher la sueur qui vous ruisselle de partout et pour se recueillir.
[8] Plus tard, chaque fois que je montais à Notre-Dame de Grâce, tout en rampant de la sorte et en baisant presque le sol, je ne manquais pas de me répéter : Memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris. Excellente pratique d’humilité.
Puis le sentier serpente parmi des arbrisseaux, dont les ramures vous flagellent, tourne à droite, entre deux grès et soudain — l’on débouche au sommet.
C’est une large plattière, dallée de roches à fleur de sol, dont l’une, devant l’oratoire, se creuse en un bénitier naturel qui contient presque toujours de l’eau de pluie. Çà et là, de grandes touffes de genêts, de jeunes pins, de minces bouleaux. Mais il y a un large espace vide au milieu duquel s’élève l’oratoire. C’est une tour ronde, de sept mètres de haut environ, et que surmonte une statue — insignifiante au point de vue de l’art — de la Vierge à l’Enfant. La tour est construite de fragments de grès reliés par du ciment. En somme, une bâtisse fruste dont la nudité s’harmonise avec les rochers moroses et les végétations sauvages qui l’environnent. Deux ouvertures latérales et un porche garnis de barreaux de fer permettent de voir à l’intérieur. On y découvre, pour autel, un cube de pierre meulière, posé sur trois blocs de grès formant de vagues marches.
Quelle vétusté ! Le plâtre des murs se détache en larges écailles et jonche le sol parmi toutes sortes de détritus : immondices jetées à travers les barreaux par des visiteurs qui se jugeaient certainement fort… voltairiens, morceaux de bois à demi-brûlés, débris de couronnes très anciennes, papiers sales, pommes de pin pourries. Le plafond, tout vermoulu, tout fissuré, laisse suinter la pluie. Des limaces se traînent sur le sol et les parois.
Une plaque de marbre, placée au-dessus de l’autel, porte cette inscription :
Ex-voto. Cet oratoire édifié par la famille Poyez de Melun a été béni et consacré à Notre-Dame de Grâce, après autorisation de Monseigneur Allou, évêque de Meaux, par MM. Tigier, curé d’Arbonne et Pecnard, curé de Fleury, le 1er juin 1862, en présence des fondateurs et de M. Lefort maire d’Arbonne. Ave Maria gratia plena.
Voici maintenant à quelle occasion l’oratoire fut édifié. La femme de M. Poyez, avocat melunais, étant tombée gravement malade fut abandonnée par les médecins. Fort pieuse, ainsi que son mari, tous deux invoquèrent le secours de la Sainte Vierge. Un mieux se déclara immédiatement — et, grâce à l’intercession de la Bonne Mère, Mme Poyez fut bientôt tout à fait guérie. Pleins de reconnaissance, les Poyez décidèrent alors de construire un oratoire qui serait dédié à la Vierge.
Sur ces entrefaites, M. Poyez fut chargé par la municipalité d’Arbonne de défendre ses intérêts dans une affaire de terrains contestés entre la commune et le châtelain de Courances. M. Poyez gagna le procès et, refusant les honoraires qu’on lui offrait, demanda qu’on lui fît cadeau du sommet de Cornebiche — ce qui lui fut accordé de grand cœur. Aussitôt, il mit des ouvriers à l’œuvre et l’oratoire fut rapidement construit, malgré les difficultés que présentait l’accès du site.
Il y avait, à cette époque, une autre statue de la Vierge placée sur la pierre d’autel. Chaque année, le clergé de la région organisait un pèlerinage à l’oratoire : il y venait beaucoup de monde. Puis, après la guerre, cette coutume tomba en désuétude.