Quant à la statue, elle fut détruite, à coups de fusil, par un paysan, braconnier et esprit fort, renommé pour son impiété et ses mauvais instincts. Certes, ce possédé dut éprouver un plaisir intense à commettre son sacrilège. Mais, peu après, voici ce qu’il lui arriva. Il s’était fait à un doigt une piqûre qui semblait d’abord insignifiante mais qui s’aggrava subitement au point que, pris de tétanos, il ne tarda pas à mourir dans des souffrances affreuses et en proférant des blasphèmes.
Une particularité d’un autre genre touchant l’oratoire mérite d’être rapportée. En 1897, lors du terrible incendie qui ravagea la forêt pendant douze jours, le feu, ayant tout dévoré depuis la plattière de Franchard jusqu’au versant occidental du rocher de Milly, gagna Cornebiche et en contourna les pentes, embrasant les arbres mais laissant l’oratoire intact. Par les traces qui en subsistent, il est, encore aujourd’hui, très facile de vérifier le fait…
Du haut de Cornebiche, on savoure un des paysages les plus imposants de la forêt. La vue s’étend à dix lieues pour le moins. Si l’on se place sur le roc en balcon qui domine le versant nord, on découvre une étendue plane que quadrillent des cultures et que parsèment des villages ; puis, plus près, un océan de pins, de chênes et de bouleaux qui paraît monter à l’assaut de la colline. Sur la droite les sombres sommets des Hautes Plaines profilent leurs lignes sévères et le Rocher de Milly, ses pierres arides.
Traversant la plattière, si l’on regarde vers le sud, on aperçoit d’abord la vaste plaine de Champfroid. Défrichée jadis, plantée de genêts malingres et brunâtres, trouée d’excavations où des bruyères mortes font comme des touffes de bourre, elle ressemble, vue de la hauteur, à un large tapis décoloré par les ans et dont le tissu s’arrache. Au loin, en face, ce sont les grès blafards du Rocher de la Reine et les constructions, d’un blanc cru, de l’aqueduc qui conduit à Paris les eaux de la Vanne. A gauche, le chemin montant de la Touche aux Mulets trace un trait d’ocre au cœur des verdures d’une épaisse futaie. A droite, diminué par l’éloignement, le Rocher du Laris-qui-parle moutonne sous une toison de pins bleuissants[9].
[9] En patois briard, un laris c’est une montée escarpée. Un laris-qui-parle c’est donc une côte où il y a un écho. Et, de fait, celui-ci existe : il répète même des phrases assez longues.
Quant au sens symbolique du site et de la montée, je gage que le lecteur l’a déjà saisi. Toutefois, précisons-le.
Je note, d’abord, qu’en dehors du sentier, il n’existe aucun autre chemin pour accéder au sommet de Cornebiche — au point culminant où notre Etoile du Matin scintille dans la lumière. Cela ne signifie-t-il pas qu’en dehors de l’Eglise, il n’est pas de route pour parvenir aux pieds de la Grande Intermédiaire, de la Vierge immaculée qui offre nos souffrances et nos vœux à la Trinité radieuse ?
Ensuite, ce même sentier, presque effacé sous les plantes folles, c’est aussi l’image de l’âme où la foi s’est presque perdue sous un pullulement d’erreurs et de vices. Cependant cette pauvre âme, soudain contrite, veut s’élever, fût-ce au prix de mille peines, vers ce sommet du haut duquel les clartés de la Grâce s’irradient et descendent illuminer le taillis obscur — symbole de notre orgueil — où elle gît dans la détresse.
Courageuse alors, elle commence à gravir son Calvaire d’expiation. Montée pénible car : ces arbres tombés, barbelés de pointes aiguës qui encombrent le chemin, ces rocs si difficiles à contourner, ces ronces qui griffent et qui tirent le pèlerin en arrière, ces aiguilles de pins sèches sur quoi il glisse et qui le font choir, ce sont ses péchés, ses découragements, ses doutes, ses rechutes dans le mal. Ce sont aussi les tentations et les scrupules.
Mais si l’âme persiste, si, malgré tant de vicissitudes, elle n’abandonne point la voie étroite, que borde un précipice, elle arrive à la petite grotte sous le rocher c’est-à-dire au reposoir où elle se purifie par le Sacrement de Pénitence. Alors elle atteint, presque tout de suite, le sommet bienheureux où règne cette lumière : la foi désormais inébranlable. Elle s’agenouille devant la Vierge Auguste et la remercie de l’aide qu’elle accorde au pécheur qui veut, de toutes ses forces, conquérir son salut…