Cette seconde lettre me fit beaucoup de bien. J’y répondis en assurant à S… que j’allais faire tous mes efforts pour surmonter les présomptions qui m’avaient retenu. J’ajoutais que je voyais clairement qu’il y avait là de l’orgueil et enfin je reconnaissais, avec lui, que c’est cet orgueil qui nous égare dès que nous nous éloignons de Dieu.

Une troisième lettre me confirma dans mes bonnes résolutions.

S… m’y disait : « Je vois, avec plaisir, que vous êtes d’accord avec moi pour distinguer l’orgueil à la racine de tous nos vices. N’essaie-t-il pas de se glisser même au milieu de nos actes d’humilité ?… On ne croit bien, cher ami, que quand on reconnaît son impuissance à expliquer. La foi est un acte d’humilité de la part de notre raison. C’est pourquoi les humbles d’esprit possèderont seuls le royaume de Dieu. La route de notre vie commence déjà à être longue ; si nous nous retournons, pour la regarder, nous constaterons que, toutes les fois, ou à peu près, que nous nous sommes égarés ou que nous sommes tombés, ce fut par un excès de confiance en nous-mêmes c’est-à-dire d’orgueil ; vous voyez, aujourd’hui, le peu qu’étaient ces soi-disant certitudes sur lesquelles vous prétendiez vous appuyer. La douleur est venue et les a toutes balayées. Devant la douleur, vous vous êtes trouvé nu et sans appui. Au lieu de vous en désespérer, ayez-en de la joie car ce que vous avez pu prendre tout d’abord pour un désastre, sera, sans doute, votre salut. Ecoutez la grande voix de la douleur ; elle vous enseignera en quoi consistent les véritables certitudes. Elle est la parfaite éducatrice, la seule qui nous donne la clef de notre destinée… Allons, cher ami, du courage car vous avez encore de durs assauts à subir mais j’espère beaucoup de votre bonne volonté… »

Ces lettres si touchantes et si perspicaces, me furent bien précieuses. Non seulement elles m’élucidaient nombre de points qui m’étaient restés obscurs au cours de mon évolution vers Dieu, mais encore, elles m’avertissaient de l’épreuve par où j’allais passer et elles me donnaient de l’énergie pour l’affronter.

En effet, à mesure que la Vérité pénétrait en moi, de plus en plus irrésistible, je me remémorais ma vie d’hier dans un détail implacable. Je frissonnais d’épouvante et de repentir en dénombrant tous les péchés dont je m’étais rendu comptable. D’autant que certains, dont je croyais avoir perdu le souvenir, me revenaient maintenant par grands coups de lanières brûlantes qui me corrodaient la conscience.

Supplicié de la sorte, je fuyais des journées entières dans la forêt. Là, je marchais à grands pas, indifférent aux beautés sylvestres, indifférent aux murmures amicaux de mes frères les arbres. Je ne pouvais plus qu’écouter ces voix despotiques qui tenaient tout mon être.

Parfois aussi, je m’asseyais sur la mousse et j’essayais de prier. Il m’arriva de me dire : — Peut-être, devrais-je invoquer le Bon Dieu autrement que je ne le fais…

Je tâchai donc de me rappeler l’oraison dominicale. Or je dus constater que j’en ignorais la plus grande partie. Je récitais : Notre Père qui êtes aux cieux… Pardonnez-nous nos offenses…

C’était tout : le reste — si je l’avais jamais su — s’était évaporé depuis mon enfance.

Cependant j’entendais s’élever, sans cesse en moi, soit des reproches sur ma tiédeur, soit des exposés minutieux de mes vilenies de naguère, soit des excitations à désespérer de mon salut, soit aussi, d’adorables invites à me remettre tout entier dans les mains du Bon Dieu.