Ecartelé par tant de sollicitations contradictoires, je gardais néanmoins le sens très net de ce qui se passait dans mon âme et je suivais les moindres péripéties de ce duel dont j’étais le champ clos.
Or c’était des colloques continuels entre trois interlocuteurs. — Je crois bon de rapporter l’un de ces conflits. Je le transcrirai sous la forme, si je puis dire, dramatique, car c’est ainsi que je le trouve relaté dans mes notes de septembre 1906. D’ailleurs cela rendra mieux que toutes les analyses du monde ce qu’il y avait de poignant — et de mystérieux — dans ces dialogues.
La voix démoniaque parlait très haut, avec des intonations sarcastiques et des éclats de rire mordants. Parfois, elle se multipliait ; c’était alors comme si toute une meute de chiens enragés aboyait en moi. La voix angélique parlait tout bas, avec des inflexions douces et fortes à la fois qui répandaient comme une rosée rafraîchissante sur les flammes dont j’avais le cœur dévoré. Et moi, le lamentable moi, je balbutiais, entre bas et haut, des supplications effarées ou des phrases de repentir.
Au surplus voici :
Le Démon. — Alors, parce que tu t’es suggéré de réprouver les débauches d’esprit et de corps où tu te vautras pendant tant d’années, tu te figures que tu vas tout de suite récupérer une âme de petit enfant après le baptême ?
Moi. — Je ne me figure rien de semblable. Je sais seulement que je ne puis plus vivre ainsi. Et puisque Dieu m’accorde le repentir de mes fautes, j’espère que ce n’est pas pour me délaisser ensuite.
Le Démon. — Détrompe-toi. Si Dieu permet que tu sois muré dans la désolation, c’est afin de bien te montrer que tu n’as plus rien à espérer de Lui.
L’Ange. — Il ment ! La miséricorde de Dieu est infinie à l’égard de qui se repent. Espère et prie.
Moi. — Oh ! je voudrais tant prier… Mais, depuis quelques jours, dès que j’essaie de le faire, je sens comme un poids qui m’écrase la poitrine. Et je ne puis que me courber en me tordant les mains.
Le Démon. — Tu vois bien !… C’est la meilleure preuve que tu n’as rien à attendre de Là-Haut. Plus tu t’entêteras à supplier ce Dieu qui te méprise, plus tu seras repoussé. Des pécheurs de ton acabit ne peuvent se racheter. Prends donc un parti viril ; admets que tout est fini pour toi : saute dans le noir où l’on ne souffre plus.