Moi. — Oui, ce serait peut-être le plus sage car je me sens si misérable.
L’Ange. — Non, espère et tâche de prier. La douleur purifie : un catholique, ton ami sincère ne te le répète-t-il pas dans cette lettre que tu reçus ce matin ?
Moi. — C’est vrai… Mon Dieu, je vous implore ! Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses.
Le Démon. — Ah ! c’est ainsi ? Eh bien, je m’en vais ressusciter quelques-unes de ces hontes que tu croyais ensevelies dans l’oubli.
Moi. — De grâce, que cette voix se taise. Je sais suffisamment que je suis une ordure…
L’Ange. — Courage : subis avec constance cette épreuve ; elle est nécessaire.
Moi. — C’est impossible : je souffre trop. Je voudrais ne pas écouter.
Le Démon. — Tu écouteras tout de même. — Tiens, te rappelles-tu le jour où ta pauvre femme, qui t’aimait malgré tes infidélités continuelles, et qui priait pour toi — ce dont tu la raillais — te montra quelque argent qu’elle avait réussi à mettre de côté. Elle voulait acheter des livres que tu désirais et aussi une robe pour elle qui en avait si grand besoin. Toi, aussitôt, tu exigeas cette somme, épargnée avec tant de peine. Comme toute triste, mais sans colère, elle te la refusait, tu la lui arrachas des mains. Elle voulut la reprendre — tu la brutalisas. C’est en vain qu’elle t’adjura de ne pas gaspiller ces quelques pièces d’or si péniblement épargnées. Tu t’enfuis sans l’écouter et tu allas faire ripaille avec une guenipe des plus dégoûtantes. Quand tu revins, au bout de trois jours, tu trouvas ta femme dans les larmes. Et toi, tu te moquas d’elle, en disant qu’un poète avait besoin de sensations variées…
Moi. — Hélas je me souviens ; mes sens frénétiques m’entraînaient.
Le Démon. — Où est-elle maintenant ta femme ? — Au cimetière. Si elle mourut, c’est toi qui lui brisas le cœur.