Moi. — C’est vrai, c’est vrai !… Oh ! je voudrais me casser la tête contre un arbre.

L’Ange. — Accepte l’épreuve : il le faut. Prends courage et prie.

Moi. — Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses.

Le Démon. — Par indulgence singulière, il te pardonnerait peut-être celle-là. Mais celle-ci : te rappelles-tu le jour où pour divertir quelques débauchés de ton espèce, tu te mis au cou la croix pectorale authentique d’un évêque défunt ? Cette croix tu l’avais eue d’un de tes amis qui la tenait, lui-même, d’une gnostique, experte aux sacrilèges, et qui l’avait dérobée. Malgré les supplications de ta femme, tu l’emportas chez des filles de joie. Et là, après t’être livré à des plaisanteries obscènes et blasphématoires, tu en fis cadeau à la plus éhontée de ces ribaudes… Penses-tu que ce soit une offense qui te puisse être pardonnée ?

Moi. — Je ne savais pas. Je ne voyais dans cette croix qu’un morceau de métal sans signification.

Le Démon. — Tu mens. Puisque le lendemain, tandis que ta femme, à qui tu n’avais pas manqué de conter ce bel exploit, allait à l’église en demander pardon à Dieu, tu restas, tout le jour la tête enfouie dans les coussins de ton divan à te répéter : — Quelle horreur ! quelle horreur ! Comment ai-je pu me conduire de la sorte ?… Tu avais donc conscience du sacrilège. Et maintenant, tu serais assez naïf pour croire que Dieu voudra recueillir un aussi malpropre individu que toi ? Mais regarde-toi donc : tu es couvert d’une boue que rien ne peut nettoyer. Tu n’as plus qu’une ressource : saute dans le noir… Veux-tu que je t’indique un moyen d’en finir rapidement avec la vie ?

L’Ange. — Veux-tu que je t’indique un moyen de te sauver ? Rappelle-toi qu’il y a des mois que tu luttes contre tes vices. Rappelle-toi que cette science dont tu te disais le servant enthousiaste, tu l’as vue s’écrouler en toi. Rappelle-toi que ce paganisme sensuel dont tu te faisais le zélateur, tu l’as pris en dégoût. Rappelle-toi les paroles que tu entendis dans la forêt parmi les souffles embaumés du printemps radieux. Dès lors, tu as cru au Verbe incarné et tu l’as humblement adoré. Espère et prie.

Moi. — Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-moi mes offenses… Je me repens ! Mais pourquoi cette torture ?

L’Ange. — Il le faut. Courage !

Le Démon. — Du courage ? Il n’en aura bientôt plus. Ce n’est pas en vain que depuis une semaine je lui remets sans cesse sous les yeux le miroir où il voit toutes ses fautes.