— Non, mon vieux, tu es déjà un peu soûl… Ailleurs, tu es libre de t’enfiler tout ce qu’il te plaira ; mais quand tu viens avec nous, nous ne voulons pas qu’il soit dit que les socialistes sont des pochards. Tu boiras de la bière comme les copains.

L’autre se résigne en grommelant. Et le jardinier — homme d’une intelligence assez développée — me met aussitôt sur la sellette : — Voyez-vous, citoyen, me dit-il, nous savons qu’il n’y a pas de bon Dieu, c’est une chose entendue. Mais enfin, puisque le monde n’a été créé par personne, nous voudrions bien savoir comment tout a commencé. La science doit être au courant de cela ; et vous allez nous expliquer nettement ce qu’elle dit de croire là-dessus.

Cette mise en demeure me remua singulièrement. Car que leur répondre ? Ils étaient là qui attendaient, les oreilles ouvertes toutes grandes et les yeux pleins d’espoir, que je leur départisse les articles du Credo scientifique. Ces faces attentives, penchées vers moi, me gênaient. Je me sentais travaillé de scrupules graves.

Allais-je leur expliquer que les savants honnêtes se récusent touchant le problème des origines ? Que quelques-uns se bornent à formuler de vagues hypothèses ? Que les charlatans du déterminisme simpliste lancent, comme des bolides, des affirmations aussi catégoriques que peu satisfaisantes ?

Bien que fort infatué de matérialisme, je ne pouvais pas leur présenter comme des certitudes les fragiles théories sur lesquelles la science élève ses châteaux de cartes. C’était, du reste, cette question du commencement de tout, un point ténébreux à l’horizon de mon orgueil. Je n’aimais pas à l’envisager et je l’écartais bien vite dès qu’il me venait à l’esprit.

Si j’avais été un politicien ou l’un de ces vulgarisateurs qui farcissent de notions hétéroclites la cervelle des prolétaires, je n’aurais pas hésité à leur servir quelque amphigouri où le fracas des mots aurait dissimulé plus ou moins le néant des idées. Mais, au détriment de ma réussite dans le socialisme, je n’ai jamais su affirmer ce que je ne connais pas. Pourtant, le peuple étant très friand de faconde, il m’eût été facile de satisfaire mes interlocuteurs ; seulement voilà : tant de bonne foi chez ces pauvres gens me touchait ; je m’en serais voulu à mort si je les avais trompés.

Je restais là, tête basse, en silence.

— Eh bien ? reprit le jardinier, impatient d’ouïr mes révélations.

— Eh bien, dis-je, poussé par la vérité, la Science ne peut pas expliquer comment le monde a commencé.

A cette déclaration, de l’ébahissement, du désappointement, un vrai chagrin se peignirent sur les visages. C’était peut-être un peu comique, mais surtout fort attendrissant, car le peuple a soif de certitudes.