— Nom d’une pipe, cria le menuisier, dans tous les journaux et les brochures que nous lisons, on nous rabâche que la Science explique tout, donne la raison de tout ; en dehors d’elle il n’y a que des blagues inventées par les prêtres, d’accord avec les riches, pour exploiter les travailleurs. Vous-même, tout à l’heure, vous venez de nous dire que la Science était la seule chose à quoi un homme libre devait croire. Et maintenant voilà que nous vous demandons la chose la plus importante, le comment nous existons, quoi, et vous nous répondez que personne n’en sait rien… quel déchet !

Les autres approuvèrent ce discours avec énergie. Ils me sommèrent, de nouveau, de leur fournir une solution, tellement il leur semblait ridicule, anormal, monstrueux que leur chère Science, la déesse dont on leur vante sans répit l’infaillibilité, fût en défaut sur un point qu’ils tenaient — fort judicieusement — pour essentiel.

Moi, je n’étais pas fier et je ne savais trop comment me sortir de l’impasse où je m’étais fourvoyé. Pour faire diversion, j’eus recours aux hypothèses. Je leur déballai le bagage habituel ; l’évolution indiquée par Lamarck, développée, en conjectures séduisantes, par Darwin, la monère de Haeckel, les racontars sur la force et la matière de Buchner, les syllogismes déterministes. Je crois aussi me rappeler que je fis une incursion chez Diderot. Ils m’écoutaient avec dévotion, quoique le fumet de ces viandes creuses ne leur caressât guère les méninges. — Néanmoins je dus en revenir, bon gré, mal gré, à cette constatation que la Science se déclarait impuissante à expliquer l’énigme de l’univers.

Mes partenaires étaient tout à fait déconfits. Ils commençaient à me darder des regards méfiants comme s’ils soupçonnaient que, possédant la clef qui ouvre les portes de la certitude, je tenais à la garder pour moi seul.

— Ah ! c’est tout de même embêtant, proféra le chaisier, en hochant la tête, pourquoi ne voulez-vous pas nous dire la vérité ?

— Ce n’est pas que je ne veuille point… dis-je. Comprenez donc : Je ne puis pas, ni moi ni personne. Ceux qui vous affirmeraient quelque chose de décisif à cet égard, se moqueraient de vous.

Le mastroquet intervint, d’une voix pâteuse :

— Moi, je m’en fiche, vous savez… y a pas besoin de s’occuper de ces foutaises qui empêchent de rigoler. Ce qu’il nous faut, c’est la révolution sociale, et demain, s’il y a moyen. C’est bien notre tour d’être riches et que les pauvres bougres bouffent leur content !

— Et principalement qu’ils boivent à gogo, n’est-ce pas mon vieux, dit le jardinier. Toi, tu ne vois pas plus loin que le fond de ton verre. Mais nous autres nous en voulons davantage. Puisque le citoyen Retté s’en lave les mains de nous expliquer le commencement du monde, nous nous adresserons ailleurs. Il y a le citoyen N… qui fera moins de manières. Je parie qu’il est fixé, lui.

Ce N… petit rentier, ancien plumassier, était une sorte de Homais qui témoignait d’un grand zèle pour la destruction de « l’hydre cléricale ». Totalement stupide, bavard intarissable, tout débordant de vocables scientifiques à quoi il comprenait peu de chose, il éblouissait les ouvriers par un flux copieux de diatribes contre l’Eglise. Au surplus, c’était un sectaire habité par un diable balourd, mais fort violent. Il se vouait, plus spécialement, à la suppression des crucifix, tant sur les routes que dans les écoles et à la porte des cimetières. La seule vue d’une croix le mettait en fureur et, alors, il ne se calmait qu’après avoir invectivé Notre-Seigneur. — Il est mort comme il sied : il réclama au moment terrible un prêtre et l’extrême onction avant de s’en aller pourrir.