Quoi qu’il en soit, je me dis, qu’en se référant à un tel frénétique, mes interlocuteurs couraient le risque d’être aspergés d’une abondante rosée de sottises. Mais je me gardai bien d’émettre cette réflexion à voix haute car, sûrement, j’eusse été taxé de jalousie à l’égard d’un « militant » qui avait fait ses preuves.

Je pris congé sur des poignées de main fort molles. J’avais perdu les neuf-dixièmes de mon prestige. Je ne m’en préoccupais guère. Je me sentais profondément troublé, mal à l’aise, et j’éprouvais le besoin de réfléchir, seul à seul, avec ma conscience.

Gagnant la forêt, je suivis le sentier qui serpente à travers la futaie des Fosses-Rouges. Il était environ dix heures du soir. La nuit de juin régnait, toute tiède, toute bleue, tout embaumée, sous les arbres. De légers souffles chuchotaient dans les feuillages. Aux interstices des hautes frondaisons, je voyais scintiller les étoiles. Le rossignol chantait.

Je ne goûtai pas, comme d’habitude le charme de l’ombre et du silence. Mon cœur pesait, très lourd, dans ma poitrine, j’avais presque envie de pleurer ; un remords, qui m’était insolite, s’agitait en moi.

Quoi, me dis-je, tu viens d’exalter ces hommes simples et pleins de bonne volonté au nom de la science. Tu leur as promis le paradis terrestre pour après-demain et quand ils t’ont demandé sur quel granit asseoir l’édifice que tu leur proposes de construire, tu as été obligé de rester coi. Inculquer à des ignorants une doctrine qui manque de premiers principes, ce n’est tout de même pas très loyal. Et il n’y a pas à tergiverser : probablement que jamais tu ne seras fichu de tourner cette difficulté… Entasse Darwin sur Haeckel, Lamarck sur Geoffroy Saint-Hilaire, étaie le transformisme avec le monisme, toutes ces maçonneries chancellent sur du sable mouvant. Tu dois l’avouer : cet océan ténébreux, le mystère du monde, ne cesse de démolir tes constructions.

Je sais bien comment tu t’en tires à part toi. Tu te dérobes parmi le scepticisme transcendant. Tu te dis : suis-je assuré moi-même d’exister ? Dès lors, pourquoi le monde serait-il autre chose que le cauchemar d’un Démiourge qui digère mal ?

Oui, mais cela, c’est une amusette pour dilettanti. Le peuple, totalement fermé à l’ironie, n’y comprendrait rien. Et d’ailleurs, tu sais, par expérience, qu’il lui faut des affirmations nettes…

Aussitôt j’eus un bon mouvement. En tout cas, continuai-je, je me promets de ne plus m’exposer à mentir ou bien à battre en retraite devant les objections des simples. Jusqu’au moment où j’aurai acquis une conviction ferme et scientifique touchant les origines, je ne propagerai plus le socialisme par la parole.

Cependant, je me hâtai d’ajouter : cela ne m’empêchera pas de combattre par mes livres et mes articles. J’éviterai tout ce qui pourrait jeter des doutes sur le Progrès dans l’esprit du peuple. Rien qu’en recommandant la destruction de l’armature bourgeoise qui nous enserre, on peut obtenir de bons résultats…

Je me disais ces choses. Et pourtant je demeurais inquiet, triste jusqu’au fond de mon être. J’errais sous les ramures. Malgré moi, j’implorais de je ne savais qui une réponse à cette question des origines que je croyais avoir si délibérément écartée de mes pensées. Je levais les yeux vers le ciel sombre, fourmillant d’étoiles, et il me semblait voir s’y dessiner le sourire formidable d’un sphynx.