5 exemplaires sur Vergé d’Arches
numérotés de 1 à 5.
No
In corde Christi
Amicis
Etiam ignotis
Et
Benefactoribus
PRÉAMBULE
Il existe, dans l’œuvre de Pascal, un écrit où se résume toute la ferveur de cette grande âme éprise du Bon Maître alors qu’il souffre dans l’angoisse d’une nuit sans étoiles. C’est le Mystère de Jésus. Ici, point de propositions théologiques ou morales développées à loisir, point de controverses ni de polémiques. Seul à seul avec Celui qui a voulu supporter, en un abandon total, le poids de tous les péchés du monde, Pascal reçoit la grâce de partager sa détresse. Il le voit pleurer et il pleure ; il le voit saigner et il saigne. Les souffles lugubres qui agitent les feuillages du Jardin des Olives lui frôlent la face et se mêlent aux ricanements du Démon qui rôde à travers l’ombre implacable. Son cœur palpite à l’unisson du Cœur lacéré de Jésus et chacune des phrases qu’articule péniblement cette bouche trois fois sainte le transperce comme une flèche dont la piqûre barbelée le fait tressaillir jusqu’au plus profond de son être. Il crie, non parce qu’il souffre, mais parce que Jésus souffre par lui, pour lui — en lui. Et ses cris sanglotés, c’est ce dialogue, sans art, sans littérature, mais où, bien au-dessus des pauvres artifices de notre rhétorique, la voix même du Rédempteur retentit dans son âme pour la purifier, pour la fondre au creuset de ses propres douleurs, pour l’offrir, toute pantelante de contrition, à la justice du Père éternel.
Dans cette nuit très obscure, dans cette nuit de sacrifice absolu, Pascal se sent comptable de notre ingratitude perpétuelle à l’égard du Sauveur. En gémissant, il murmure ces mots d’une véracité si effrayante : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là… Jésus a prié les hommes et il n’a pas été exaucé. »
Peu s’en faut que le voyant ne défaille pour s’être abreuvé à cette coupe d’amertume. Simultanément, il lui semble que son Dieu, délaissé hier, maintenant, toujours, s’est en allé très loin et ne reviendra sans doute jamais plus. Il tâtonne à sa recherche et ne palpe que des ténèbres. Il s’arrête éperdu ; il ne sait à quoi se résoudre. Il se demande s’il est mort impénitent et si son âme erre déjà au seuil de l’enfer.
Mais alors Jésus se manifeste et lui fait entendre des mots de lumière : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé… Je pensais à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi… C’est mon affaire que ta conversion ; ne crains point et prie avec confiance, comme pour moi… »
Tout le sens sublime du Mystère de Jésus, à savoir l’extrême désolation compensée par l’extrême espérance, se dégage de ces paroles. Le Sauveur s’y assimile à l’âme en détresse qui l’implore ; il imprime en elle son image. Renvoyant au ciel sa divinité, il ne veut plus être qu’un débris d’homme très humble et très faible et qui demande qu’on prie pour lui à peu près comme on prie pour les âmes du Purgatoire. Et il n’est pas d’union plus efficace, plus illuminante que celle qui se réalise, de la sorte, dans la douleur infinie avec Jésus. Saint Jean de la Croix eut raison de dire que cette nuit sanglante, c’était « un abîme de clarté ».