On aura peut-être remarqué que durant mes conversations avec le libéral de Nice, comme avec les libéraux de Lourdes, tous avaient usé de termes à peu près identiques pour célébrer leur bien-aimé Briand ; et, forcément, mes ripostes gardèrent aussi la même tournure.
Cette uniformité dans l’aberration, qui caractérisait leurs propos, me frappa. En regagnant la gare, je pensais : — C’est pourtant un phénomène bizarre que l’aveuglement unanime des libéraux en ce qui concerne ce fruit véreux de Briand. Ou bien ils obéissent à un mot d’ordre concerté, ou bien ils sont possédés d’un démon briandesque qui leur jette de la poudre aux yeux… Heureusement pour moi, le nom de Veuillot me servit d’exorcisme. Je suis à présent tout à fait sûr que personne, à Nice ou autre part, ne tentera de m’embrigader au service d’un candidat libéral.
Et en effet, on me laissa tranquille. Mais j’eus bientôt à constater que l’épidémie d’admiration pour Briand contaminait des âmes un peu partout.
En février et mars 1914, je fus appelé dans l’Ouest pour y donner une série de conférences sur le socialisme et l’anarchie. Je parlai à Saumur, à Angers, à Nantes, à Quimper, à Morlaix, à Saint-Brieuc, à Rennes et à Laval.
Eh bien, dans chacune de ces villes, je trouvai des libéraux qui m’interrogeaient sur l’homme de la Séparation. Naturellement, je leur répondais comme je l’avais fait à Lourdes et à Nice. Qu’aurais-je pu dire d’autre ?
Mais en tout lieu, l’impression produite par mes avertissements ne varia point. On marquait de la mauvaise humeur ; on ne me contredisait pas en face, mais je voyais bien que j’étais tenu pour un esprit léger portant des jugements précipités et sans assises sérieuses. Certains même cherchèrent à me nuire à la mode libérale, c’est-à-dire avec une sournoiserie papelarde.
Depuis longtemps j’ai appris, par des expériences réitérées, que la plupart des hommes n’aiment pas entendre la vérité, surtout si elle heurte leurs préjugés. Mais il n’en est point comme les libéraux pour se cramponner à une erreur malgré l’évidence. Plus encore, on dirait qu’ils ne pardonnent pas à ceux qui s’efforcèrent de les éclairer d’avoir eu raison.
Comment agir vis-à-vis de gens aussi épris du bandeau qu’ils se maintiennent sur les paupières ? Puisqu’ils ne me croyaient pas, quoique informés que je venais de passer plus de vingt ans parmi les ennemis de l’Église et que, par suite, je devais les connaître pour les avoir observés à loisir, je n’avais qu’à me tenir à l’écart de leurs conciliabules et de leurs chimères. C’est ce que je fis désormais.
En étudiant les origines du libéralisme en France, j’ai vérifié que ses adhérents n’ont jamais abandonné la doctrine qui, à mon avis, constitue leur erreur capitale, à savoir qu’une alliance est désirable entre l’Église et la Révolution.