Sans entamer ici un cours d’histoire contemporaine, je me permettrai de rappeler leur constance à soutenir ce point de vue et leur façon d’interpréter les monitions qui leur venaient de Rome.
Lorsqu’en 1832 l’Encyclique Mirari vos eut promulgué la condamnation de Lamennais, ses disciples, Montalembert, Lacordaire et d’autres ne le suivirent pas dans sa révolte contre l’Église. Ils s’inclinèrent loyalement — nul n’en doute — devant l’autorité du Pape. Mais telle était l’emprise des sophismes démocratiques sur leur esprit que, dès le lendemain de cette condamnation, ils poursuivirent — en partie — leurs errements. Certes, ils n’allèrent pas jusqu’à la démagogie athée comme Lamennais, mais, sous des formes insinuantes ou sentimentales, qu’ils empruntèrent au romantisme alors en vogue dans la littérature, ils ne cessèrent de préconiser les idées qui leur étaient devenues, pour ainsi dire, consubstantielles. Épris de ce parlementarisme qui compte parmi les causes les plus efficientes des maux dont la France eut à souffrir depuis la chute de l’ancien régime, ils imaginèrent de transformer l’Église en une faction analogue à toutes celles qui, sous prétexte de « libre discussion », entretenaient la discorde, en permanence, entre les Français.
La conception libérale se ramenait, — et se ramène — en somme, à ceci : — Il y a une Vérité catholique, mais il y a aussi des vérités conformes aux principes de la Révolution et qui ont le droit de se manifester même en opposition avec elle. Pour nous, nous souhaitons que, loin de se combattre, elles fusionnent. Tous nos efforts tendront à obtenir ce résultat. Mais qu’il y ait conflit ou alliance entre elles, le gouvernement, s’il possède des institutions vraiment démocratiques, n’a pas à intervenir.
C’est ce qu’ils appelaient « l’Église libre dans l’État libre », formule qui distille un ferment d’anarchie des plus virulents.
Or, comme l’a fort bien dit M. Mourret, dans son excellente Histoire de l’Église, l’Encyclique Mirari vos réprouvait cette doctrine. En effet, « l’on doit y voir la condamnation de l’État révolutionnaire et laïque, et il est juste d’y reconnaître en conséquence, avec un écrivain de nos jours, la simple réaction, énergique, sans doute, mais nécessaire « du bon sens, instruit par la notion de société » contre la prétention de quiconque, prince ou peuple, soutiendrait que « le libre conflit des idées, vraies ou fausses, est un bien en soi » ; que le droit de révolte est un droit permanent des peuples et que l’oubli des droits de Dieu est permis aux rois[17] ». Mais les libéraux s’étaient trop imbus des soi-disant conquêtes de la Révolution et des erreurs les plus flagrantes du matérialisme, dont on reconnaît l’empreinte dans les institutions de la plupart des peuples au XIXe siècle, comme de notre temps, pour accepter, sans restriction, l’enseignement de l’Église. De plus, avec un manque de logique vraiment extraordinaire, tout en plaçant leurs croyances sous l’égide de la Révélation, ils cultivaient l’illusion du progrès tenu pour la résultante obligée des théories évolutionnistes. Comme ces théories procédaient du déterminisme universel qui nie la Révélation, l’on voit dans quelle impasse ils se fourvoyaient.
[17] Histoire générale de l’Église, par l’abbé Fernand Mourret, tome VIII (chez Bloud et Gay). — L’auteur cité est M. Georges Goyau dans son livre : la Papauté et la civilisation.
De là, dans leurs écrits, leurs discours et leurs actes une disposition continuelle à tourner les préceptes politiques et sociaux de l’Église ou à en altérer le sens par leurs commentaires.
Le mal alla si loin et monta si haut que, pour le détruire dans sa racine, le Pape Pie IX promulgua, en 1864, l’encyclique Quanta Cura, développant les principes posés dans l’encyclique Mirari vos et portant, en annexe, ce catalogue complet des erreurs modernes, le Syllabus, admirable pour sa précision et sa clairvoyance quant aux égarements de l’esprit humain dès qu’il s’écarte de la Vérité catholique.
Plusieurs articles du Syllabus tombaient d’aplomb sur le libéralisme pour le pulvériser, ceux-ci par exemple[18] :
[18] Ne pas oublier que dans le texte original du Syllabus chacune des propositions condamnées est précédée de ces mots : Si quelqu’un dit et suivie de ces mots : qu’il soit anathème.