Maurras constatant le fait, écrit :

« Un homme d’aujourd’hui devrait se sentir plus voisin du Xe siècle, (c’est-à-dire de la pleine féodalité) que du XVIIIe. Quelques centaines de familles sont devenues les maîtresses de la planète. Les esprits simples qui s’écrient : Révoltons-nous, renversons-les, oublient que l’expérience de la révolte a été faite en France, il y a plus de cent ans et qu’en est-il sorti ? De l’autorité des princes de notre race, nous avons passé sous la verge des marchands d’or, qui sont d’une autre chair que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée. Cet or est sans doute une représentation de la force, mais dépourvue de la signature du fort. On peut assassiner le puissant qui abuse, mais l’or échappe à la désignation et à la vengeance. Ténu et volatil, il est impersonnel ; son règne est indifféremment celui d’un ami ou d’un ennemi, d’un national ou d’un étranger. Sans que rien le trahisse, il sert également Paris, Berlin et Jérusalem. Cette domination, la plus absolue de toutes, est pourtant celle qui prévaut dans les pays qui se déclarent avancés… Sans doute, le catholicisme résiste et seul. C’est pourquoi cette Église est partout poursuivie, inquiétée, serrée de fort près… Nos libres penseurs n’ont pas encore compris que le dernier obstacle à l’impérialisme de l’Or, le dernier fort des pensées libres est justement représenté par l’Église qu’ils accablent de vexations. Elle est bien le dernier organe autonome de l’esprit pur. Une intelligence sincère ne peut voir affaiblir le catholicisme sans concevoir qu’elle est affaiblie avec lui ; c’est le spirituel qui baisse dans le monde, lui qui régna sur les argentiers et sur les rois ; c’est la force brutale qui repart à la conquête de l’univers… »

Ces lignes furent écrites en 1905. Je suppose qu’après ce que nous avons vu depuis et ce que nous voyons encore, nul n’en contestera la valeur de prévision exacte.

J’étais d’autant mieux disposé à partager l’opinion de Maurras que ce qu’il affirmait de la sorte, selon l’ordre naturel, je n’avais cesse de le répéter dans mes livres catholiques en me plaçant au point de vue du Surnaturel. L’or, disais-je, en substance, c’est le mal, c’est la contre-Église déchaînée par celui que l’Évangile appelle « le Prince de ce monde ».

Cette persistance à dénoncer les méfaits de l’Or prépotent m’avait même valu l’animosité de certains catholiques qui s’efforcent aveuglément de « servir deux maîtres : Mammon et Jésus-Christ. »

Mais, comme le dit encore Maurras :

« Cette position du problème gêne quelques charlatans qui ont des intérêts à cacher tout ceci. Ils font les dignes et les libres, alors qu’ils ont le mors en bouche et le harnais au dos. Ils nient la servitude pour encaisser les profits, de la même manière qu’ils poussent aux révolutions pour émarger à la caisse du Capital. Mais constater la puissance, ce n’est pas la subir, c’est se mettre en mesure de lui échapper. On la subit, au contraire, lorsqu’on la nie par hypocrite vanité… Quand donc l’homme qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs qu’il pourrait acheter à la passion de l’ordre et de la patrie, non seulement il aura bien mérité de Dieu[21], mais il se sera honoré devant les autres hommes et il aura relevé son titre et sa condition. L’estime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient une plume. Devenue le génie de la cité, l’intelligence sera sauvée de l’abîme où descend notre art déconsidéré. »

[21] Maurras dit « de ses dieux », forme de langage admissible chez un classique qui n’est pas encore arrivé à la pleine Lumière.

Il passe ensuite en revue, avec des raccourcis bourrés d’idées ingénieuses et fécondes, la condition de l’Intelligence dans la société depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours.

Rien de mieux pensé, par exemple, que ce qu’il dit de Napoléon. Celui-ci avait beau dénoncer les méfaits de l’idéologie, il était lui-même un idéologue, « un homme de lettres couronné ». Toute son œuvre porte la marque encyclopédiste ou celle de Rousseau. Et de ces deux influences, par son despotisme, naquit un semblant d’ordre.